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Giroflée des murailles

Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

Ethique professionnelle du journaliste et critique du système médiatique : vers la refonte d’une profession ?

Film Les Nouveaux Chiens de garde, Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, JEM Productions, 2012

Film Les Nouveaux Chiens de garde, Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, JEM Productions, 2012

Je publie ici une dissertation que j'avais écrite en février 2017 (avant l'élection présidentielle française).

 

 

Démarche :

Etudiante en école de commerce, après une classe préparatoire littéraire, j’ai rapidement compris que je souhaitais devenir journaliste. Néanmoins, j’ai préféré finir mon double cursus en école de commerce et faculté de droit, afin de me spécialiser dans un domaine et d’acquérir des compétences solides en droit des affaires. Ce qui peut paraître paradoxal est que je souhaiterais embrasser un métier concurrentiel, peu rémunéré, précaire et depuis quelques années très critiqué par l’opinion.

Ayant effectué un stage d’un an dans un quotidien national, j’ai côtoyé de nombreux journalistes, certains issus d’écoles de journalisme, d’autres pas. Et malgré tout, ces personnes issues d’horizons variés, et aux parcours divers ont toutes un point en commun : une éthique, matérialisée par plusieurs textes, dont la célèbre charte de Munich, qui date de 1971.

Néanmoins, en cette année 2016-2017, électorale, aussi bien ici qu’outre-Manche et outre-Atlantique, on a pu observer un peu partout une critique virulente du fonctionnement des médias. Les pronostics concernant le Brexit ou l’élection présidentielle américaine ont été à l’encontre de l’issue des scrutins. Une forte remise en cause de tous les médias confondus – presse écrite, web, radios et télévisions – s’est fait entendre, et la partialité des journalistes a été vertement critiquée. Depuis, nombreux sont les hommes et femmes politiques à avoir compris ce mécontentement, et à avoir affiché leur nature « antisystème » afin de gagner en popularité.

Plusieurs questions me sont venues à l’esprit : quelle attitude le journaliste contemporain doit-il adopter face au réel ? Comment faire en sorte que les médias soient davantage en phase avec leur lectorat ? Comment restaurer de la valeur ajoutée à une profession sinistrée et concurrencée par les médias sociaux et les blogs ? Un changement en matière d’éthique est-il à attendre de la part des journalistes ?

Résumé :

Pour répondre à ces questions, nous développerons en premier lieu ce qu’est l’éthique journalistique, à partir des différents textes qui la définissent et l’encadrent.

Puis nous étudierons les critiques émises par une partie de la population à l’encontre des médias : l’absence de pluralité des points de vue, le financement des médias et le suivisme des agences de presse sans vérification préalable dont font preuve certains médias, notamment en ligne. D’autre part, nous verrons en quoi la profession de journaliste est mise à mal – métier précarisé, notamment pour les jeunes générations, concurrencé par l’infotainment et les réseaux sociaux.

Enfin, nous élaborerons une réflexion sur les pistes à suivre pour améliorer la condition du journalisme actuel, et sa légitimité démocratique, en prenant en compte les évolutions techniques, culturelles et financières du marché médiatique.

Bibliographie :

  • L’éthique du journalisme, Eric Rohde, éditions PUF, collection Que sais-je.
  • Revue Etudes « L’éthique des journalistes », n°400, février 2004.
  • « Ethique journalistique : devoir d’objectivité et militantisme », Kathleen Lévesque, in revue Ethique publique, vol. 6 n°2, 2004.
  • Les Nouveaux Chiens de garde, Serge Halimi, Liber-Raisons d’agir, 1997, rééd. 2005.
  • Film Les Nouveaux Chiens de garde, Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, JEM Productions, 2012.
  • Les journalistes se slashent pour mourir, Lauren Malka, Robert Laffont, 2016.

 

Introduction

Au lendemain du Brexit et de l’élection à la présidence des Etats-Unis de Donald Trump, on a pu observer çà et là, dans de nombreux médias français et étrangers, une incompréhension des raisons pour lesquelles ces deux événements avaient pu se produire. Comment, alors que les trois piliers du journalisme sont l’indépendance, l’objectivité et le pluralisme, ne s’était-il pas trouvé davantage d’organes de presse ayant vu venir cette réalité ? Le lendemain de la victoire de Trump, le célèbre New York Times a publié en éditorial[1] un mea culpa, assumant une « erreur de lecture » au cours de la campagne électorale : « les médias ont raté ce qui se passait autour d’eux. » Sur 200 médias, tous types confondus, 194 soutenaient Hillary Clinton. Et c’est pourtant son adversaire qui a gagné.

Comment expliquer ce décalage entre opinion médiatique et opinion populaire ? Comment le journaliste peut-il effectuer son travail de façon à respecter l’éthique de sa profession ?

Tout d’abord, nous retracerons les textes qui servent de fondement à l’éthique journalistique, puis nous recenserons les écueils du journalisme contemporain, notamment dus à l’évolution des conditions d’exercice du métier ; enfin nous proposerons quelques idées permettant de concilier éthique du métier et sa bonne réception dans l’opinion.

 

  1. Les textes qui encadrent l’éthique professionnelle du journaliste français

Selon le professeur Jean-Jacques Nillès, « l’éthique est une disposition individuelle à agir selon les vertus, afin de rechercher les bonnes décisions dans une situation donnée »[2]. En vertu de ce principe, trois textes ont été élaborés par des syndicats défendant les intérêts des journalistes français afin de promouvoir un comportement éthique dans le cadre de l’exercice de leur profession.

  1. La Charte des devoirs professionnels des journalistes français

Selon le philosophe français Paul Ricœur, l’éthique se définit comme « le souci de soi, d’autrui et de la société. » C’est dans une perspective similaire que la profession de journaliste, qui jusqu’alors n’était pas encadrée, s’est dotée, par le biais de ses syndicats, d’une charte éthique, la Charte des devoirs professionnels des journalistes français[3]. Celle-ci fut initialement rédigée en juillet 1918, révisée en janvier 1938, puis en mars 2011, date à laquelle elle fut rebaptisée Charte d’éthique professionnelle des journalistes. Ce texte a été mis au point par le Syndicat national des journalistes. La dernière version ajoute au principe du secret professionnel celui de protection des sources d'information des journalistes. Depuis 2011, il est interdit « tout moyen déloyal et vénal pour obtenir une information. »

  1. La Charte de Munich

La charte de Munich[4] quant à elle fut adoptée en 1971, par les syndicats de journalistes des pays de la Communauté économique européenne. Le texte distingue dix devoirs et cinq droits, qui concernent aussi bien les journalistes que leurs employeurs. Dans son introduction, il fait valoir « le droit à l’information, à la libre expression et à la critique » comme « une des libertés fondamentales de tout être humain. […] Ce droit du public de connaître les faits et les opinions procède l’ensemble des devoirs et des droits des journalistes. La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics. » Cette dernière mention est particulièrement intéressante, lorsque sortent des affaires touchant l’Etat, comme le fait Wikileaks aux Etats-Unis, ou Mediapart, Le Monde ou Le Canard enchaîné en France.

Parmi les dix devoirs, on note le respect de la vérité et de la vie privée, l'impératif de ne publier que des informations « dont l’origine est connue » ou accompagnées de réserves, l'obligation de « rectifier toute information qui se révèle inexacte », de « ne pas divulguer la source des informations obtenues confidentiellement », de refuser les pressions comme « les consignes, directes ou indirectes, des annonceurs », et de « ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ».

Parmi les cinq droits, on recense celui du « libre accès à toutes les sources d’information », d’enquêter « librement » sans se voir opposer le « secret des affaires publiques ou privées », sauf exception clairement justifiée, le refus de toute subordination qui serait contraire à la ligne générale de son entreprise, et le droit de ne pas exprimer une opinion « qui serait contraire à sa conviction ou sa conscience ».

  1. La Convention collective nationale de travail des journalistes

Cette convention à laquelle sont liés tous les journalistes disposant de la carte de presse reprend les grandes lignes des deux textes cités précédemment. L'impératif de non mélange des genres y est répété. Le « journaliste professionnel ne peut accepter pour la rédaction de ses articles d’autres salaires ou avantages que ceux que lui assure l’entreprise de presse à laquelle il collabore ». En aucun cas, « il ne doit présenter sous la forme rédactionnelle l’éloge d’un produit, d’une entreprise, à la vente ou à la réussite desquels il est matériellement intéressé ».

 

  1. Ecueils du système médiatique contemporain

Néanmoins, malgré l’observance des différents textes qui confèrent un contenu éthique à sa profession, les médias font l’objet de vives critiques que nous détaillerons ici.

  1. L’absence d’une pluralité de points de vue

Avec les exemples cités en introduction, le Brexit et l’élection de Trump, auxquels on peut ajouter le référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005, on constate que les médias ont établi majoritairement des pronostics qui ont été à l’encontre de l’issue des votes, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en France. Etant donné que le système médiatique est pensé comme le quatrième pouvoir, celui qui permet l’expression du plus grand nombre, et consolide la démocratie, comment se fait-il que sur ces grandes questions, l’opinion majoritaire dans les médias n’ait pas été l’opinion majoritaire parmi les électeurs ?

S’agit-il d’une divergence analytique ou d’une divergence d’intérêts ? Le métier de journaliste consiste à rendre compte du réel, en divulguant des informations permettant à chacun de se faire une opinion. Si l’éditorialiste donne, par définition, son opinion, ce n’est pas le cas du journaliste « de base », dont les qualités principales sont la volonté de comprendre et de faire comprendre. Par conséquent, il paraît étonnant que l’opinion médiatique globale ne soit pas représentative de l’opinion populaire.

Le risque encouru si cette divergence persiste est qu’une partie du lectorat se détourne totalement des médias traditionnels, jugés partiaux, pour ne plus lire que des sites alternatifs, parfois pourvoyeurs massifs de fausses informations.

  1. La course au direct

Les journalistes font face à un dilemme. D’un côté, il faut respecter les heures de publication des articles, contrainte interne à la rédaction, et les règles de concurrence entre médias qui exacerbent la course à la primeur. De l’autre côté, la responsabilité journalistique implique de rendre compte d’une information qui soit juste et complète, ce qui suppose du temps. Or le journaliste contemporain manque de temps. Et sa rédaction manque d’argent. En 1930, Joseph Kessel est envoyé par Le Matin en reportage en Abyssinie, à Djibouti, en Erythrée, au Hedjaz et au Yémen sur la piste des derniers marchés d'esclaves. Ce reportage, financé à hauteur (à monnaie constante) d’un million d’euros est le plus cher de l'histoire du journalisme selon Yves Courrières, biographe de Kessel. Ce seront plusieurs mois d'enquêtes, imprimées dans l’un des plus grands quotidiens de l'époque, tiré à 300 000 exemplaires, qui par la suite deviendront un livre. Un tel reportage serait impossible aujourd'hui. Plus le temps, plus d’argent, et la priorité revient à la course au direct, au détriment d’une réflexion développée sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Dans cette logique, on observe parfois des erreurs, quantitatives (nombre de manifestants, nombre de morts dans un attentat par exemple) et parfois qualitatives (information erronée de la mort de Martin Bouygues annoncée par l’AFP en février 2015, reprise sans vérification par d’autres médias[5]). Pourtant, selon leur charte éthique (2011), « la notion d’urgence dans la diffusion d’une information ou d’exclusivité ne doit pas l’emporter sur le sérieux de l’enquête et la vérification des sources. »

  1. La concurrence des réseaux sociaux et des blogs

A l’heure où chacun possède un blog, un compte Twitter, Instagram et Facebook, quelle est l’utilité du journaliste ? Où se loge sa valeur ajoutée, alors que chacun peut filmer au portable une manifestation, interviewer son voisin, se rendre dans les camps de migrants ou place de la République voir les militants de Nuit Debout ? Pourquoi rémunérer quelqu’un alors que l’on peut faire aussi bien voire mieux gratuitement ? Internet a multiplié les canaux de diffusion de l’information, si bien que le métier de journaliste est concurrencé par la multitude de « journalistes bénévoles et citoyens » qui abonde sur les réseaux sociaux.

  1. La pratique de l’infotainment

A mi-chemin entre l’information et le divertissement, l’infotainment en brouille les frontières, pour un résultat mitigé. La hiérarchie de l’information est parfois inversée. Une vidéo de chats mignons ou présentant un homme se prenant une porte dans la tête fera plus de clics qu’un long reportage fouillé et coûteux au Moyen-Orient. A partir de là, priorité au buzz. Un contenu quasi gratuit à obtenir, nécessitant peu de travail, et sollicitant le réflexe de l’internaute sera préféré à un contenu exigeant, sérieux, nécessitant l’investissement d’un ou plusieurs journalistes, et des moyens financiers non négligeables. Par conséquent, on observe une recrudescence de médias recourant à l’infotainment, à des titres putassiers, et une diminution des moyens alloués aux reportages au long cours.

  1. La réduction des budgets

S’ajoute à ce procédé un phénomène générationnel. Alors que les ventes de journaux diminuent, sans être toujours compensées par les subventions d’Etat ni les ressources publicitaires, les budgets des rédactions diminuent également. Ce qui fait que les jeunes journalistes, derniers arrivés dans les rédactions sont les premiers à en subir les conséquences. Il leur sera difficile de ne pas devenir des fonctionnaires de l'information. Souvent, ils resteront entre les quatre murs de la newsroom (open space) à développer des dépêches d’agence (AFP, Reuters) pour le site Internet, alors que les aînés, qui, à l’époque, n’étaient pas exposés aux mêmes contraintes (tournant du numérique, infotainment, diversification des canaux d’information), ont davantage le loisir d’effectuer des reportages plus longs ou des interviews nécessitant des déplacements. Une question se pose : dans quelques années, les « jeunes » d’aujourd’hui auront-ils les mêmes privilèges que leurs aînés, ou bien l’évolution du modèle économique des médias est telle que l’ancien journalisme est en voie d’extinction ?

C’est aussi cette réduction des budgets qui explique qu’une information erronée diffusée par une agence de presse, type AFP, peut être reproduite à l’infini par tous les sites d’actualité, parfois à la faute d’orthographe près.

Enfin, le métier de journaliste est précaire. Si certains éditorialistes ou présentateurs vedettes gagnent très bien leur vie, ils ne représentent que la partie émergée de l’iceberg des smicards qui enchaînent les stages, puis les CDD, quand ce ne sont pas des piges (articles rémunérés à l’unité) avant de peut-être trouver, tout au bout d’un chemin semé d’embûches, un CDI.

  1. Le financement des médias

Si le débat est ancien, il n’en est pas moins pertinent. De nombreux groupes financiers, industriels, de luxe, de télécommunications possèdent les médias (Bolloré, Lagardère, LVMH, Dassault, Bouygues, PPR, Pierre Bergé, Xavier Niel, Matthieu Pigasse…). Par conséquent, « la main qui donne étant au-dessus de la main qui reçoit »[6], certaines informations intéressant directement ces groupes d’intérêts ne sont pas publiées. Par ailleurs, on a pu voir que dans un conflit opposant toute une rédaction (iTélé) à un actionnaire majoritaire (Vincent Bolloré), c’était ce dernier qui l’emportait, provoquant le licenciement des journalistes.

  1. La collusion entre le pouvoir politique et le contre-pouvoir médiatique

Enfin, là encore, le débat sur l’indépendance des journalistes, vieux comme la profession, met en avant une proximité entre le personnel politique et les journalistes vedettes[7]. Issus des mêmes milieux sociaux, et ayant suivi les mêmes formations, les politiques et les journalistes qui font l’opinion développent une proximité qui interroge : dès lors, le contre-pouvoir qu’est censé être le système médiatique en est-il bien un ?

 

  1. Pistes de réflexion sur l’amélioration du système médiatique

Ces sept problèmes étant posés, nous tâcherons de proposer plusieurs pistes de réflexion.

  1. Améliorer la représentativité d’opinions diverses dans les médias

Si des événements (Brexit, élection de Trump, non au référendum de 2005) jugés par certains non souhaitables ont pu se produire, c’est peut-être parce qu’une partie de l’opinion s’est sentie délaissée et incomprise par les politiques et les médias. Par conséquent, réfléchir à mieux représenter tous les points de vue, de tout l’échiquier politique, sans en exclure aucun, pourrait être une piste d’amélioration : les médias seraient mieux perçus, car moins partiaux, et un débat plus ouvert serait rendu possible. La déontologie journalistique gagnerait à cette meilleure représentativité de la diversité de l’opinion.

Quand on assiste à des mises à pied de journalistes non conformes à la pensée majoritaire libérale, comme Aude Lancelin (de L’Obs), Romaric Godin (La Tribune) ou Natacha Polony (Europe 1 et Paris Première), on est en droit de s’interroger sur la manipulation de l’opinion dont font preuve les dirigeants de la sphère médiatique.

  1. Prendre le temps de l’information, pour en favoriser la qualité

Si certaines chaînes d’information en continu sont intrinsèquement conçues pour être « les premières sur l’information », ce modèle n’est pas nécessairement reproductible partout. Tout d’abord pour éviter les erreurs dues à la précipitation. Ensuite pour permettre aux journalistes de creuser leurs reportages, afin d’offrir un contenu certes produit plus lentement, mais laissant apparaître des gages de qualité – montage, écriture, photographies.

  1. Proposer une forte valeur ajoutée des contenus journalistiques

Faire le pari de la qualité donne un avantage concurrentiel aux journalistes professionnels, par rapport aux blogueurs. Comment ? En effectuant des reportages intéressants, en interviewant, sans complaisance ni agressivité, en publiant des tribunes qui permettent à plusieurs points de vue de s’exprimer… De cette manière, les médias maintiendront avec le lectorat une relation de confiance.

  1. Distinguer l’information du divertissement

Faire le pari de l’intelligence du lectorat au détriment du clic facile (titre appât, vidéo virale) n’est pas facile. Sur le long terme néanmoins, on observe que les médias à la longévité la plus importante et à la meilleure rentabilité sont ceux qui distinguent les deux domaines.

     5 et 6. Le financement des médias, le défi des années à venir

On observe ici et là des financements nouveaux qui émergent dans le milieu médiatique. Sur la centaine de journalistes qui ont quitté iTélé, après la grève qui les a opposés à la direction de la chaîne, une cinquantaine a montré le projet Explicite – journalistes associés. Celui-ci mise sur les réseaux sociaux pour promouvoir un nouveau type de journalisme, financé par des investisseurs privés personnes physiques. Ils ont fait un appel à investissements sur la plate-forme KissKissBankBank[8], afin de récolter les fonds leur permettant d’effectuer reportages et enquêtes. De cette manière, il n’existe pas de gros actionnaire, appartenant à un groupe industriel par exemple, qui pèse unilatéralement sur la ligne de la rédaction. Ces journalistes soulignent leur « liberté » recouvrée grâce à ce procédé. De plus, si les consommateurs de l’information produite par ces journalistes ne sont pas satisfaits de la qualité proposée, ils arrêteront de les financer. Cette solution est démocratiquement satisfaisante car elle prend en compte les désirs du public, qui a une influence directe sur le travail des journalistes. Il sera néanmoins difficile d’imaginer que l’intégralité de la presse puisse fonctionner ainsi. Le mode de financement privé traditionnel (grands groupes) et l’investissement public (subventions, taxe audio-visuelle) continueront d’exister, mais seront peut-être amenés à être concurrencés et défiés par ces pratiques nouvelles de financement participatif.

La gratuité des contenus peut également constituer un obstacle à l’émergence d’une information de qualité. Il serait sans doute urgent de convaincre le consommateur d’information (lecteur, auditeur, téléspectateur) que, comme dans tous les autres domaines de la vie économique, rien n’est gratuit, lorsqu’on exige de la qualité. On n’obtient pas de la nourriture, une paire de chaussures ou une belle voiture sans y mettre le prix. Il en va de même pour une certaine information. Le contrat éthique entre « l’informateur » (journaliste) et « l’informé » (lecteur) pourrait être le suivant : le fait d’être correctement rémunéré implique la production d’un contenu de qualité bien supérieure à ce qu’on trouve sur les sites gratuits.

            7. Favoriser la diversification des profils journalistiques

Afin que tous les journalistes ne soient pas issus du même milieu, certaines tentatives de diversification des profils ont percé, comme les prépas « égalité des chances »[9] entièrement gratuites, destinées aux étudiants issus de milieux modestes. Néanmoins, ces initiatives pèsent peu par rapport au reste du recrutement des journalistes. Pour autant, si ceux-ci sont issus de formations différents – et pas uniquement des écoles de journalisme, dont certains estiment qu’elles formatent les étudiants – telles que les universités, en politique, économie, sociologie, lettres, sciences, les écoles de commerce et d’ingénieurs, les formations sportives, on pourra peut-être considérer que la diversité des profils favorise la diversité des opinions.

D’autre part, si les journalistes sont des citoyens comme les autres, qui ont le droit d’avoir leurs préférences politiques et leurs amitiés, il faudrait rappeler la règle qui veut que, autant que faire se peut, le journaliste sépare son opinion personnelle de sa production professionnelle.

Conclusion :

La déontologie du journaliste implique que celui-ci soit à la fois indépendant, objectif et favorisant le pluralisme des opinions. Pour ce faire, le journaliste respecte une charte éthique qui rappelle les différents objectifs du métier qu’il exerce, ainsi que ses droits et devoirs. Observant aujourd’hui que cette profession est de plus en plus contestée, il nous a paru important de recenser les points faisant l’objet de critiques dans l’opinion, afin de proposer, sinon des solutions, du moins de pistes de réflexion en la matière.

A une époque où l’importance de l’éthique en milieu professionnel croît d’année en année, il semble essentiel qu’une profession dont la mission principale est celle d’informer se saisisse des failles qui la concernent, pour mieux s’adapter aux nouvelles exigences des consommateurs d’information. Les journalistes participent du bon fonctionnement de la démocratie, parce que la qualité et la pertinence de l’information qu’ils produisent et transmettent permettent aux différents acteurs économiques, politiques, judiciaires de prendre les bonnes décisions. C’est pourquoi, ils sont touchés par une remise en question perpétuelle de leur manière de s’approprier l’éthique professionnelle, dans un secteur économique en pleine mutation. En cela, le champ des solutions qui restent à imaginer et à expérimenter est vaste.

 

Pour aller plus loin :

Lire les interviews d’Alain Accardo par Ludivine Bénard dans Vice et Le Comptoir.

 

[2] Article : « l’éthique est une compétence professionnelle », le Journal du Net, mars 2003 http://www.journaldunet.com/management/0404/040432_ethique.shtml

[6] Citation attribuée à Napoléon Ier.

[7] Film documentaire Les Nouveaux Chiens de garde, https://vimeo.com/141362885.

[8] https://www.kisskissbankbank.com/jesoutiensexplicite-les-journalistes-associes

[9] Prépa égalité des chances de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille http://esj-lille.fr/prepas/prepa-edc/

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