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Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

Technique et byzantine : la novlangue européenne

Un communiqué de la Commission européenne

Un communiqué de la Commission européenne

L’une des caractéristiques de l’émergence d’un monde nouveau consiste dans le façonnement d’une langue nouvelle. Dans 1984 de George Orwell, celle-ci prenait la forme d’un langage au vocabulaire réduit, dont les nuances avaient disparu pour ne plus conserver que les dichotomies, et dont le sens même des mots avait changé – comme le reflète le slogan « la guerre, c’est la paix, la liberté, c’est l’esclavage, l’ignorance, c’est la force ». Par exemple, le mot « mauvais » disparaît au profit de « inbon ». Enfin, cette langue nouvelle est employée pour servir les motifs idéologiques de l’Angsoc – le socialisme anglais –, la doctrine officielle d’Oceania.

L’Union européenne, par le biais de communiqués tous plus indigestes les uns que les autres, et voulant dire la plupart du temps le contraire de ce qui est à moitié suggéré, reprend parfaitement tous les codes développés par la novlangue orwellienne.

Prenons par exemple le communiqué de presse rédigé à Strasbourg le 3 octobre, sobrement intitulé « Accroître l'impact des investissements publics grâce à des marchés publics efficients et professionnels ». Commençons par le « chapô », supposé résumer de façon efficace et compréhensible les grandes lignes du projet proposé. « En vue de renforcer le marché unique, et dans le cadre des efforts continus qu'elle déploie pour stimuler les investissements dans l'Union européenne, la Commission a présenté aujourd'hui une initiative visant une passation plus efficiente et durable des marchés publics, s'appuyant pleinement sur le numérique pour simplifier et accélérer les procédures. » Tous les mots-clefs positifs, dynamiques et modernes y sont, « efforts continus », « investissements », « efficiente et durable », « numérique », « simplifier et accélérer ». Tout cela ne nous dit rien du tout en termes quantitatifs : s’agit-il d’augmenter ou de diminuer la part des marchés publics ? On n’en saura pas plus en lisant la suite du communiqué, qui consiste en une suite de déclarations de commissaires européens qui endorment le lecteur le plus attentif et qui sont de la langue de bois pur ébène.
« La Commission continue à suivre de près la transposition dans le droit national de la législation de l'UE sur les marchés publics et à aider les autorités publiques à comprendre et à tirer pleinement parti des possibilités offertes par les marchés publics. » Comprendre : la Commission continue de fliquer étroitement les États afin de vérifier qu’ils ne passent pas trop de marchés publics : en effet, dans le cadre de la concurrence libre et non faussée, le recours au marché public est déjà un privilège que s’octroie un Etat en favorisant une entreprise nationale au lieu d’une entreprise étrangère qui pourrait être plus performante et aux coûts réduits.
En réalité, ce communiqué qui évoque une amélioration des passations de marchés publics préfigure, parce que c’est conforme au conditionnement économique de l’UE, une diminution de ceux-ci. Mais ce qui est hypocrite, c’est qu’au lieu de l’écrire noir sur blanc, l’administration technique européenne préfère noyer le poisson et parler d’« amélioration ».
En France, la langue politique, automatique et composée d'éléments de langage accolés les uns aux autres, n’est qu’une version dégradée du spécimen international, anonyme et désincarné qu’est la novlangue européenne.
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