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Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

Paix, prospérité… et non-renouvellement des générations : le paradoxe européen

Rémi Brague

Rémi Brague

Entretien avec Rémi Brague   

Membre de l'Institut, Rémi Brague est professeur émérite de l'université Panthéon-Sorbonne et de l’université de Munich. En 2011, il a publié Les ancres dans le ciel (Seuil), ouvrage qui reprend des conférences prononcées en 2009 à Barcelone, et qui présente la métaphysique comme une aspiration vitale de l’homme. Après un XIXe siècle qui a exploré la notion de Bien, et un XXe siècle, le sens du Vrai, le XXIe siècle sera-t-il celui de l’Être ?   

On reproche souvent aux religions (qui étymologiquement « relient ») d’avoir provoqué des massacres, et de diviser les hommes. Que répondre aujourd’hui à ceux qui voient dans l’islam la source des attaques terroristes au nom d’Allah ? 

L’étymologie du latin religio par religare, «relier» est en fait, pour la philologie, des plus douteuses. Reste qu’elle a eu beaucoup de succès, car elle permet des effets faciles: la religion comme reliant l’homme au divin, ou les hommes entre eux, etc. On n’a pas besoin des religions pour diviser les hommes. D’autres facteurs le font tout aussi bien. Et d’abord la concurrence pour les ressources naturelles, du mammouth au pétrole. Les cités grecques, qui avaient les mêmes dieux, se sont entre-massacrées. Et les États européens se sont fait la guerre : catholiques contre catholiques, comme la France et l’Espagne, protestants contre protestants, comme l’Allemagne et le Danemark. Les rivalités politiques peuvent même créer des divisions religieuses. Ainsi, le chiisme est devenu la religion de l’Iran au début du XVIe siècle parce qu’il voulait se distinguer du sunnisme de l’ennemi turc... Les terroristes se réclament de l’islam. Il est clair que le gros de leurs troupes – mais pas toutes —  se recrute parmi les délinquants et les losers. Là, il faut un peu de sociologie et de psychologie. Mais de quel droit pourrais-je dire qu’ils sont de mauvais musulmans ? D’autant plus que ce sont eux qui reprochent aux autres musulmans leur tiédeur et se considèrent comme les seuls vrais musulmans. Ils trouvent d’ailleurs dans le Coran, le Hadith et la Sira (biographie officielle de Mahomet) tous les précédents dont ils ont besoin pour légitimer leur action: assassinats d’opposants, massacres de prisonniers, tortures, etc.     

Vous citez une note de Rousseau, dans la Profession de foi du vicaire savoyard : « Si l’athéisme ne fait pas verser le sang des hommes, c’est moins par amour pour la paix que par indifférence pour le bien. […] Ses principes ne font pas tuer les hommes, mais ils les empêchent de naître. » A-t-on besoin de transcendance pour transmettre ? 

Je crains bien que oui. Rousseau se replaçait dans une controverse très ancienne sur la question de savoir ce qui est le pire, l’athéisme ou la superstition. Plutarque, un biographe et essayiste grec, contemporain du Christ, répondait déjà que la superstition était pire, car elle représentait une insulte au divin plus grave : dire que Dieu est méchant est pire que dire simplement qu’il n’existe pas. A partir des Temps Modernes, on a continué à donner la préférence à l’athéisme, mais désormais pour des raisons politiques: une société d’athées serait moins dangereuse qu’une de fanatiques. Rousseau accepte la conclusion, avec un bel optimisme, d’ailleurs. Il ne pouvait évidemment pas connaître les grands génocides du XXe siècle, comme le Holodomor d’Ukraine ou la Shoah, tous deux perpétrés par des régimes non seulement athées, mais antireligieux. Le mieux dans cette note peu visible, c’est la façon dont Rousseau retourne la perspective. Selon lui, le fanatisme a au moins l’avantage de pousser aux grandes actions. Quant à l’athéisme, il ne produit que la paix par le vide.   

Foi et renouvellement des générations sont-ils liés ? 

Ce qui est lié directement, ce sont la foi et la croyance en la bonté de ce qui est : la création est, en dernière analyse, et en dépit des apparences, bonne. Les religions bibliques disent: bonne, parce que créée par un Dieu bienveillant.

Le « suicide démographique » de l’Europe est-il une conséquence de la baisse de la pratique religieuse ? 

Tout d’abord, l’expression n’est pas de moi, mais, sauf erreur, de Raymond Aron, repris par Michel Rocard. Deux personnages assez différents, mais qui avaient en commun d’avoir la tête froide et d’éviter les débordements affectifs. Quant aux faits, l’historien Pierre Chaunu avait tiré la sonnette d’alarme dès les années 70. Les gros malins s’étaient alors abondamment moqués de lui. Ensuite, je ne prétends nullement qu’il y ait entre ledit suicide et la baisse de la pratique religieuse une relation simple de cause à effet. Chercher les causes d’un phénomène est toujours une aventure risquée, même dans les sciences «dures». A ce point que la physique moderne, en gros à partir du XIXe siècle, a renoncé à la notion de cause au profit de celle de lois. Un philosophe comme Auguste Comte, un savant comme Claude Bernard, l’ont très bien dit. Dans le cas des phénomènes humains, parler de causes, c’est s’engager sur un terrain encore plus glissant. Quant au phénomène qui nous intéresse ici, s’il y a des causes, elles forment un écheveau complexe dans lequel des facteurs économiques, sociaux, psychologiques, et pourquoi pas religieux s’entremêlent et interagissent. Bien malin qui mettra le doigt sur la cause unique qui expliquerait tout. Ce qui m’intéresse n’est donc pas la «cause» du recul démographique. C’est bien plutôt les raisons qui pourraient nous permettre d’agir là-contre. Une cause fait connaître; une raison pousse à agir. Une cause explique le passé; une raison, en faisant agir dans le présent, ouvre un avenir. 

La généralisation de la PMA sans père (étendue par le gouvernement aux couples lesbiens et aux femmes célibataires) est-elle une rupture anthropologique ? Comment l’enfant qui en sera issu pourra-t-il s’ancrer dans une généalogie ? 

La PMA sans père revient en fait à fabriquer des orphelins. Je suis moi-même orphelin de père, tué très jeune. J’ai eu la chance d’avoir une mère extraordinaire, et les présences masculines ne manquaient pas autour de moi, entre autres un grand-père que j’adorais et un oncle que j’admirais. Je n’ai pas été malheureux. Pourtant, la blessure reste ouverte après soixante-dix ans. Pour moi, c’est le seul résultat d’un hasard malencontreux. Je ne veux pas que l’on en fasse une situation consciemment voulue et réalisée par la technique. Je ne veux pas que l’on oblige des enfants à naître orphelins. Un enfant né sans père, issu du sperme d’un anonyme, ne peut se replacer que dans une généalogie boiteuse, où seule est présente la branche féminine. Ne pas savoir d’où l’on vient est une souffrance que l’on n’a pas le droit d’infliger à autrui.     

« Rien ne permet de penser que ce serait un devoir que de mettre des enfants au monde », écrivez-vous. A l’inverse, avoir des enfants est-il un droit ? 

Mettre un enfant au monde, c’est jeter dans le monde un être auquel on n’a pas pu demander son avis, et pour cause… C’est lui « infliger la vie » (Chateaubriand). Si avoir des enfants était un droit, des êtres humains seraient réduits au rang de commodité achetable – et d’ailleurs aussi jetable. 

« La vie ne doit pas seulement être globalement plaisante, […] il faut encore qu’elle soit bonne. » Notre époque ne privilégie-t-elle pas au contraire le plaisir et la jouissance immédiate au bonheur construit et patient ? 

Votre constatation est évidente, chez beaucoup. Il est vrai que nos contemporains ont de plus en plus de mal à accepter que leurs désirs puissent n’être satisfaits qu’après une période d’attente, et même d’efforts. Savoir différer sa jouissance est pourtant la base même de l’éducation et la condition de la réussite dans tous les domaines.  Cependant, ma distinction entre le bon et le plaisant va plus loin que celle entre plaisir immédiat et bonheur différé. Car le bonheur est lui aussi la recherche de ce qui est plaisant, que l’on souhaite continu et total, saturant tout le parcours de notre vie et toutes les dimensions de notre être. Le bien se situe à un niveau plus profond. Il concerne non pas le contenu de la vie, que l’on peut évidemment souhaiter le meilleur possible, mais la vie elle-même, l’existence même.  Cela se voit justement à travers le paradoxe des sociétés européennes. Elles ont atteint les conditions d’un bonheur collectif: soixante-dix ans de paix, une prospérité croissante, des libertés de toutes sortes, des «droits» sans cesse accrus et garantis par un État-providence bien accepté par les peuples. Or, c’est justement cette région du monde qui ne renouvelle pas ses générations. Qu’est-ce que cela veut dire ? Pour moi, c’est que nous jugeons, sans trop en avoir conscience, que ce bonheur n’est pas un bien assez grand pour que nous désirions qu’en jouissent d’autres que nous, à qui nous le transmettrions.       

Alors que nous semblons vivre une époque matérialiste, tiraillée entre athéisme et radicalisation religieuse, pourquoi estimez-vous que le XXIe siècle sera celui de l’Être ? 

Il en est de ma formule comme de celle que l’on attribue à Malraux («le prochain siècle qui sera religieux ou ne sera pas»), et qui est en effet suffisamment creuse pour pouvoir être de lui. Ni la mienne ni la sienne ne veulent dire que le monde aurait fini en 2001. Nous en avons déjà pris pour une bonne quinzaine d’années. Je n’aime pas trop que l’on parle de matérialisme. C’est une doctrine philosophique pauvre, mais respectable. On entend trop souvent par là le seul attachement aux biens matériels. Or, les biens dont je viens de parler ne sont pas seulement matériels: l’état de droit, la justice sociale, la culture pour tous, ne le sont pas. Ce que je voulais dire n’était pas que tout le monde deviendrait amateur d’ontologie, mais plus simplement que la question décisive sera celle de Hamlet: être ou ne pas être. La mauvaise nouvelle est qu’elle est extrêmement grave, et même mortelle. La bonne nouvelle, c’est que la réponse dépend de nous.    

Propos recueillis par Eléonore de Vulpillières

Les ancres dans le ciel, Rémi Brague, Seuil 2011

Les ancres dans le ciel, Rémi Brague, Seuil 2011

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