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Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

Péguy et la transmission des humanités

Affiche du colloque

Affiche du colloque

Mort il y a plus de cent ans, l'écrivain philosophe Charles Péguy n'en finit plus de séduire, et de plus en plus largement que dans les seuls rangs intellectuels. C'est notamment l'importance que Péguy accordait à l'éducation et à la transmission qui le rend populaire parmi les enseignants, de nos jours.

 

Ce fils de rempailleuse de chaises et de menuisier – son père mourra quand Charles était encore enfant –, normalien lui-même à force de travail et de relation de confiance et de respect avec ses maîtres a inspiré un colloque tourné vers la thématique de l'éducation, samedi 2 décembre, au Lycée Henri-IV. C'est L'Amitié Charles Péguy, une association qui existe depuis 75 ans, qui a été à l'initiative de cette journée de conférences et de débats autour de « la transmission des humanités ». La notion d'« humanités » a perdu de sa vivacité il y a longtemps, mal remplacée par « sciences humaines » ou « lettres ». Car ce mot avait une signification profonde : il disait bien que l'étude du latin, du grec, et des lettres, rendait l'élève plus « humain » puisque cela lui permettait de s'inscrire dans une longue lignée d'hommes qui ne parlaient pas forcément la même langue, mais dont l'expression n'en demeurait pas moins admirable.

 

Après la lecture de quelques extraits de ses œuvres, le colloque a débuté par le témoignage de Marie-Thérèse Abgrall, qui fait partie de la communauté apostolique Saint-François Xavier – dont nous célébrions la fête dimanche 3 décembre. Cette communauté est très investie dans l'enseignement catholique, présente en Île-de-France, de Neuilly-sur-Seine et Rueil-Malmaison à Garges-lès-Gonesses, Bobigny ou encore Noisy, mais aussi en Côte-d'Ivoire et en Corée du Sud.

Leur philosophie de l'éducation est inspirée de Madeleine Daniélou, elle-même influencée par Charles Péguy. Or, Mme Abgrall a témoigné de la nécessité de l'héritage à transmettre, y compris dans des quartiers économiquement peu favorisés, et à des jeunes non catholiques. Elle a salué chez Péguy un « optimisme fondé sur la vision chrétienne du Créateur ».

 

L'intervention de Claire Daudin, ancienne élève du lycée Henri-IV, normalienne, agrégée et docteur en lettres modernes a éclairci la relation que Péguy entretenait à ses professeurs. Orphelin de père, il a très tôt assimilé le rôle du bon professeur à celui d'un bon père. Il opérait une distinction très nette entre la notion d'élève et celle de disciple. Un bon professeur travaille à l'émancipation de son élève par le savoir, lorsque le mauvais cherche à maintenir l'élève sous son autorité et à en faire un disciple qui ne sera jamais pleinement émancipé. Quant à l'importance fondamentale des humanités, elle réside avant tout dans la profonde inutilité matérielle de l'apprentissage du latin et du grec. Or, de plus en plus, l'enseignement est subordonné au monde du travail marchandisé et à l'économie. Mais pour Péguy, le petit humain est prédestiné à la connaissance du monde, et ce avant que le monde économique ait fait peser son influence sur lui !

 

Au cours de la journée, il fut aussi question de la réforme éducative de 1902, qui eut des conséquences jusqu'à nos jours, puisque ce fut le moment où l'on décida de faire primer les sciences et les lettres modernes sur les lettres classiques. Péguy, à l’instar des « classiques », dans cette nouvelle querelle des anciens et des modernes, estimait que l’abandon du latin marquait le commencement d'une décadence de l'esprit français. L’acquisition d’une culture classique, au cœur du modèle français, était pour lui nécessaire à la formation des élites dirigeante. Marginaliser le latin revenait à se concentrer sur d’autres matières, de façon plus utilitaire, qui serviraient le marché plus que l’élève lui-même. Enfin, si les enfants de la bourgeoisie étaient encore à même d’apprendre les langues anciennes dans les écoles privées, les enfants issus des classes modestes n’en auraient déjà plus la possibilité. Or, interdire l’accès à la culture antique aux enfants constituait un drame aux yeux de Péguy. Finalement, transmettre l’héritage rhétorique et culturel qui émane du génie propre des mal nommées « langues mortes » permet aux jeunes de grandir en humanité.

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