Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

Entretien avec Sophie Makariou, directrice du musée Guimet

Sophie Makariou, directrice du musée Guimet (crédit : Eléonore de Vulpillières)

Sophie Makariou, directrice du musée Guimet (crédit : Eléonore de Vulpillières)

Emile Guimet, passionné de religions : une figure moderne et anticonformiste

 

Cet entretien a initialement été publié dans la revue Paris Seize.

 

Diplômée de l'École du Louvre, Sophie Makariou a étudié l'arabe classique à l'Institut national des langues et civilisations orientales et est titulaire d’un DEA d'histoire. Elle a travaillé au musée du Louvre, où elle a conçu plusieurs espaces du département des Arts de l'Islam et a été responsable des collections du monde arabe (XIIIe au XVe siècles). Depuis 2013, elle est présidente du Musée national des arts asiatiques - Guimet. Entretien avec une passionnée, résidente du seizième arrondissement, directrice du plus gros musée – hors Asie – consacré aux arts asiatiques.

Affiche de l'exposition Enquêtes vagabondes

Affiche de l'exposition Enquêtes vagabondes

Vous avez commencé par l’étude de l’arabe, et êtes aujourd’hui à la tête d’un musée consacré aux arts d’Asie. Comment en êtes-vous arrivée là ?

J’ai toujours eu un tropisme asiatique assez fort. J’ai notamment beaucoup travaillé sur les relations entre la Chine et l’islam. Quand j’étais au Louvre, je passais mon temps à dire à mon patron qu’il y manquait une chose : la Chine ! Je m’occupais entre autres des collections indiennes quand j’étais au Louvre. Finalement, je n’ai pas trop été dépaysée en arrivant à Guimet !

Durant mon parcours d’histoire de l’art, j’ai voulu, au départ étudier l’art chinois. Or les cours sur la Chine, l’année de ma première inscription à l’école du Louvre, ne m’intéressaient pas. C’est donc à la suite d’un concours de circonstances que j’ai cherché une autre spécialité, l’islam… Or il se trouve qu’il existe des relations enrichissantes entre le monde islamique et la Chine. Cela pourrait d’ailleurs faire l’objet d’une prochaine exposition !

 

Quelles sont les nouveautés que vous avez mises en œuvre en arrivant à Guimet ?

Nous avons décidé de valoriser la création contemporaine asiatique, et mis en place les « journées particulières ». Celles-ci sont consacrées à des artistes contemporains – elles accompagnent une exposition de trois mois qui leur est consacrée, nommée « carte blanche ». On laisse à un artiste la possibilité d’investir la rotonde du quatrième étage, un espace circulaire où ils peuvent créer une œuvre, une installation, où un regroupement d’œuvres. En marge de l’exposition, l’artiste vient, lors de sa journée particulière pour échanger avec le public ; l’artiste est alors présent au musée, au-delà de son œuvre. Il vient à la rencontre des visiteurs. Cela fait maintenant trois ans que nous l’avons mis en place.

 

Une façon de dépoussiérer le musée ?

Le musée Guimet a été entièrement refait en 2001. Ce n’est absolument pas un musée poussiéreux ! Il a été question en créant cette « carte blanche » de mêler toutes les formes d’art. On ne peut comprendre une culture par l’exclusif, en mettant d’un côté les arts visuels et de l’autre la littérature ou la musique. L’Asie ne s’est pas arrêtée au seuil du XIXe siècle. Nous avons par ailleurs créé un prix de littérature contemporaine asiatique l’an dernier. Au départ, nous avions initié un cycle de lectures. Puis cela a été prolongé par des explications de texte, des discussions. C’est une façon de mettre en lumière l’Asie contemporaine à travers le prisme littéraire.

Nous comptons 21 rotations au cours desquelles on change les textiles, les peintures chinoises, les paravents japonais… Tout ce qui est fragile, comme les peintures ou les tissus, ne peut pas être exposé de façon continue. C’est donc un musée dont les œuvres changent en permanence. Il n’est pas figé ! Certaines de nos œuvres sont parties au Louvre Abu Dhabi, en prêt… mais en prêt long.

En propre, nous avons 60 000 œuvres. Quand Guimet est mort, il y en avait 3000 qui venaient de sa collection.

 

 

Par ailleurs, vous avez entièrement repensé la présentation des œuvres exposées…

Le musée, rénové en 2001, était en effet resté sur une présentation des informations assez datée, parfois très savante. Très ponctuellement, il y avait quelques traductions, parfois en chinois, mais jamais en anglais. Un de nos premiers travaux a été de mettre en place ne charte de rédaction et une charte graphique, et de proposer de nouvelles traductions.

 

Quelle est la proportion de visiteurs nationaux et étrangers ? Quelles relations le musée Guimet a-t-il avec l’étranger ?

Nous nous inscrivons dans la norme des musées français : nous avons de 70 à 75% de visiteurs français, et le reste sont étrangers. Nous avons réalisé des panneaux de traduction en anglais, et pour certaines salles, et, de façon spécifique, des cartels en chinois, en japonais ou en coréen. Mais nous ne pouvions tout de même pas nous permettre d’être quadrilingues de façon systématique.

De nombreux Chinois viennent ici. Le musée Guimet possède l’une des plus riches collections d’art chinois au monde ; c’est le plus gros musée asiatique en dehors d’Asie. Nous avons également des partenariats avec des musées à Kyoto, Shanghai, Hongkong, Phnom Penh. On essaie en ce moment de développer des projets avec le Pakistan. Enfin, la France est liée par un accord archéologique avec l’Afghanistan. Notre musée est à la fois porteur d’un héritage très important, et aussi toujours en relation avec l’Asie contemporaine.

 

Le premier musée Guimet avait pourtant rapidement fermé…

 

Un premier musée ouvre en 1880 à Lyon, et clôt rapidement ses portes. Guimet, qui est d’origine lyonnaise, se rend compte que le musée doit être au cœur de la vie intellectuelle, universitaire… et donc à Paris. Il revend le bâtiment lyonnais, et construit un autre musée sur un terrain offert par la mairie de Paris, sur le même modèle, mais amélioré. Il donnera ensuite sa collection à l’Etat. Il avait un héritier, mais souhaitait que son œuvre perdure. Ce qui l’intéresse, c’est que le musée soit un lieu d’éducation. Il a été nommé directeur du musée à vie, en 1889, inauguré par le président de la République, Sadi Carnot. En 2001, plus de cent ans près, Jacques Chirac, passionné d’Asie, sera présent à l’inauguration du musée rénové.

 

Sur quels critères vous fondez-vous pour monter une exposition ?

Les expositions ne sont pas forcément liées à l’actualité politique des pays, ou à la géopolitique. Par exemple, l’exposition de photos affichées en ce moment dans la rotonde « Images birmanes » n’est pas liée aux événements qui se déroulent actuellement dans le pays. Les critères de sélection porteront davantage sur l’actualité dans le milieu de la recherche ou alors si nous avons travaillé plus particulièrement sur un sujet.

Emile Guimet

Emile Guimet

Vous consacrez une exposition, « Enquêtes vagabondes, le voyage illustré d’Emile Guimet en Asie », à votre fondateur. Cela faisait longtemps que cela n’était pas arrivé ?

C’est la première fois que le musée Guimet consacre une exposition à son fondateur ! Il est mort en 1918. Nous sommes donc dans l’année du centenaire de son décès. Et 2017 marque la commémoration du cent-quarantième anniversaire du voyage d’Emile Guimet en Asie. Il était grand temps que nous rendions hommage à notre fondateur !

En 1876, Émile Guimet embarque au Havre pour les États-Unis. Il retrouve à New York son ami Félix Régamey qui était illustrateur et caricaturiste. De là, ils vont à Philadelphie, puis à San Francisco. De là, ils traversent le Pacifique pour entreprendre ensemble un fabuleux voyage en Asie : ils traversent le Japon, la Chine – qu’ils auront beaucoup de mal à apprécier, en raison de la situation politique – Singapour, Ceylan (l’actuel Sri Lanka), l’Inde, puis regagnent l’Europe en bateau, par le canal de Suez inauguré en 1869. Guimet recueille sculptures, peintures, objets, manuscrits et livres…

 

Qu’est-ce qui est particulièrement marquant chez ce personnage ?

Guimet était un homme extrêmement curieux et anticonformiste. Il a découvert sa vocation en visitant le musée de Boulaq, l’ancêtre du musée du Caire : créer un musée d’histoire comparée des religions. Il était passionné de voyages, de découvertes des autres, et a profité des innovations techniques de l’époque pour assouvir cette curiosité au sujet des spiritualités qui existent. Même si ce n’était pas du tout la même chose que de voyager aujourd’hui ; les conditions de navigation en Méditerranée s’étaient tout de même améliorées, notamment grâce au bateau en vapeur.

Par ailleurs, son compagnon de voyage et ami Félix Régamey n’est pas connu à sa juste valeur. L’exposition valorise ses dessins et peintures. Il était japonisant, c’est-à-dire qu’il a fait partie de ces personnes qui ont diffusé la connaissance sur le Japon, et en particulier les images liées au Japon. Il y retournera seul en 1894.

 

Qu’est-ce qui vous a séduit en montant cette exposition ?

 

L’idée que cette exposition est un vrai récit de voyage. C’était une sacrée aventure, même si Guimet ne manquait pas de moyens. Cela a été un véritable tour du monde, du Havre aux Etats-Unis, en passant par le Japon, la traversée de l’Océan indien, le retour par Aden, le canal de Suez et la Méditerranée…

Par ailleurs Guimet était un grand voyageur qui a été plusieurs fois en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Bulgarie, en Grèce, en Egypte…

 

Guimet était passionné d’histoire des religions ?

 

En effet, à Ceylan, il s’intéresse aux lieux de mémoire du bouddhisme. Au départ, ce voyage est une enquête religieuse, et pas la constitution d’une collection d’estampes. Ce qui intéresse Guimet, c’est d’aller à la découverte de ce que les autres ne connaissent pas, c’est essayer de comprendre le bouddhisme, et particulièrement le bouddhisme japonais, un domaine dont personne ne sait rien à l’époque. Ce qu’il y a de plus élevé dans la philosophie humaine, orientaliste mais homme de son temps, pas religieux, lié à Renan

Il veut historiciser les religions. Ce n’est pas un gentil amateur. Il était autodidacte, il a été formé chez lui par des précepteurs, mais le contenu de sa bibliothèque est incroyable… et reflète le contenu de sa tête. C’est une figure d’intellectuel, c’est-à-dire l’opposé de l’expert. Quelqu’un qui s’intéresse à ce qui au départ n’est pas son domaine. En cela, Emile Guimet est une personnalité incroyablement moderne. Une belle figure à méditer pour notre époque !

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article