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Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

Entretien avec Bernard de La Villardière : le goût de l'aventure… et de l'écriture

Bernard de La Villardière (DR)

Bernard de La Villardière (DR)

Cet entretien est paru dans le numéro de février de Paris Seize.

 

Journaliste et animateur de télévision connu de tous les Français, Bernard de La Villardière présente le magazine Enquête exclusive sur M6 depuis 2005. Il a lancé en 2016 l’émission Dossier Tabou, un long format qui explore des questions des société qui suscitent la controverse, comme l’organisation de l’islam de France, la question de la légalisation du cannabis ou la lutte contre le harcèlement sexuel. Nous avons rendez-vous dans les bureaux de sa société de production. Situés dans l’Ouest parisien, ils sont très discrets, sans aucune signalétique, pour des raisons de sécurité. Nous commençons l’entretien avec du retard, puisque le journaliste, qui habite Saint-Germain-des-Prés, était coincé dans les embouteillages, de plus en plus nombreux avec la politique de la ville menée Anne Hidalgo, estime-t-il. Entretien.

 

Comment avez-vous décidé de devenir journaliste ?

 

Enfant, j'ai vécu au Liban. Mon désir de devenir journaliste est parti d'une inquiétude liée à la guerre civile libanaise. Petit à petit, j'ai vu une société paisible, multi-communautaire, dotée d'une diversité à la fois culturelle et religieuse, sans équivalent sur le pourtour méditerranéen, basculer dans la guerre civile. Dès mon plus jeune âge, je me suis donc intéressé à l'actualité, dans le cercle familial, notamment parmi les journalistes qui étaient les amis de mes parents. Est née rapidement la volonté de faire ce métier, de raconter ce qui se passait autour de moi. Étant un grand lecteur, j'ai eu très vite le goût de l'écriture. Ma curiosité naturelle, mon appétence à comprendre les affaires du monde, mon envie de suivre l'actualité, de rencontrer les gens… tout cela m'a naturellement porté vers ce métier. Sans oublier, évidemment, un goût prononcé pour l'aventure !

 

Vous êtes connu des téléspectateurs pour vos émissions d’enquête et d’investigation, souvent sur des terrains peu accessibles. Mais comment faites-vous prospérer votre goût de l’écriture ?

 

Contrairement à une pensée très répandue, on écrit beaucoup lorsque l'on fait de l'audiovisuel. Quand on réalise un film, une enquête, on écrit. On peut produire en amont un dossier d'une cinquantaine de pages dans lequel on aura regroupé des informations, des entretiens transcrits. De même le commentaire d'un film est également écrit. Enfin, il se trouve que j'ai écrit deux livres, L'Anti-drogue ; Toxicos, médecins, magistrats, policiers témoignent, au Seuil en 1994, et un qui s'intitule L'Homme qui marche, en 2016 chez Calmann-Lévy, dans lequel je raconte notamment mon parcours. J'ai fait un peu de presse écrite, de la radio pendant longtemps, et enfin de la télévision, lorsque j'ai eu trente-cinq ans, en entrant à LCI.

 

Parmi les médias, avez-vous une préférence pour la télévision ? Touche-t-elle plus de monde ?

 

La télévision est le média d'aujourd'hui et de demain. Il s'est aujourd'hui imposé sur les autres. Oui, j'ai une préférence pour la télévision car c'est le média qui m'a permis de réaliser une partie de mes rêves. C'est à la télé que j'ai passé la plupart de ma carrière professionnelle.

Évidemment, c'est le média de masse. Un article publié dans un grand quotidien sera lu par 20 000 lecteurs… et encore. Une émission de télévision touchera 1 voire 1,5 million de téléspectateurs en prime time. « Enquête exclusive » en deuxième partie de soirée peut même aller jusqu'à 1,7 million. L'impact de la télé est évidemment plus important. Le secteur médiatique est riche d'une diversité de métiers, de techniques et de supports.

Après, un journaliste de presse écrite et un journaliste de télé n'exercent pas, en réalité, le même métier. On met plus de soi dans un article, que dans une émission. Même si je peux être un des représentants du « journalisme incarné », il ne faut pas oublier toute l'équipe qui participe à la production de l'émission. Il y a quinze ans, cette façon de filmer [où l'on voit apparaître le journaliste dans le champ] était une mini-révolution dans le paysage audiovisuel français. Force est de constater qu'aujourd'hui, le processus, après avoir été dénigré, s'est répandu partout !

 

Avez-vous un retour du public après la diffusion de vos émissions ?

 

Au lendemain d'une émission, certains me remercient ou me félicitent. Si cela me touche, une fois encore, il faut bien garder à l'esprit que ces remerciements se portent sur un ensemble de personnes. Une émission est une œuvre collective. Si un article est écrit par une personne avant d'être relu par un secrétaire de rédaction, une émission de télé, elle, est le fruit du travail d'une équipe qui peut aller jusqu'à vingt, voire trente personnes : l'enquêteur, le cameraman, le monteur, le mixeur… sans oublier l'avocat – qui vérifiera que ce qui apparaît à l'écran ne soit pas susceptible d'engendrer des plaintes pour diffamation ou atteinte à la vie privée, par exemple.

 

Après votre émission « L’islam en France : la République en échec » diffusée en septembre 2016, on a pu entendre un certain nombre de critiques à votre endroit. Comment les avez-vous reçues ?

 

Il faut croire que le sujet gênait, qu'il était un peu tabou. Cette émission s'est attaquée au sujet de l'organisation de l'islam en France ; elle ne s'en est pas prise à l'islam en tant que tel. Nous avions posé une question : y a-t-il un islam de France ? Nous nous sommes aperçus que l'organisation de l'islam en France était placée sous la coupe de puissances étrangères qui déléguaient en France des imams plus ou moins bien formés ou fanatisés. De ce fait a pu prospérer une doctrine islamiste. Mais ce que cette émission a démontré, un certain nombre de confrères ne l'a pas accepté. Ce qui explique les critiques qui m'ont été adressées. Mais, par ailleurs, d'autres confrères l'ont saluée. Pour la première fois, une émission grand public mettait les points sur les i autour d'un sujet qui restait tabou.

 

Y a-t-il d’autres sujets tabous, dans le paysage médiatique français ?

 

Dans notre pays, il reste un certain nombre de choses qui ne peuvent pas être dites, qui gênent. Mais au fond, dans toutes les sociétés, et au cours de l'histoire, il y a toujours eu des sujets tabous. Les sujets touchant à l'organisation de l'islam de France en étaient. Mais de moins en moins, notamment depuis les attentats de Charlie Hebdo, de l'Hyper-cacher, du Stade de France et du Bataclan. Parmi les sujets délicats, on pourrait recenser la montée des communautarismes et du salafisme, ou encore l'ampleur du trafic de drogue.

Et on observe en sus une recrudescence du contrôle que l’État veut avoir de son image. Lorsque des caméras de télévision débarquent à l'hôpital, à l'école ou en prison, l'administration exige en amont que nous leur disions ce que l'on va dire et faire. J'y vois une forme de censure. Toujours, évidemment, sous prétexte de vouloir préserver la sécurité de l’État.

 

Le journaliste doit lutter contre deux pièges : l'esprit de révérence, qui est cette volonté d'être l'ami du pouvoir, et les obstacles qui se dressent entre le journaliste et l'information (administrations publiques, sociétés).

 

Que pensez-vous des autres médias, Cash Investigation sur France 2, ou Mediapart, qui ont aussi investi le champ du « journalisme d’investigation » ?

 

Nous ne sommes pas tout à fait sur les mêmes sujets. Mediapart est un site d'informations au prisme idéologique assez marqué ; Elise Lucet dans Cash Investigation s'intéresse aux grosses entreprises. Pour ma part, je me penche davantage sur les phénomènes de société tels que le harcèlement sexuel, ou encore la consommation du cannabis et sa possible légalisation.

 

Quelles sont les limites du journalisme aujourd'hui en France ?

 

La classe journalistique avait déjà des travers il y a trente ans. Aujourd'hui, son principal travers réside dans la précipitation de l'information. Il y a une nécessité d'informer toujours plus vite… ce qui fait qu'il y a parfois moins de vérification. Ensuite, il existe une volonté d'être spectaculaire, accrocher le lecteur en adoptant des règles de storytelling. Le piège est de tomber dans la caricature, d'être trop rapide.

Les ligne de fracture ne sont plus entre la droite et la gauche. Dernier épisode en date : la querelle consommée entre Mediapart et Charlie Hebdo. La gauche est divisée, la droite aussi, notamment sur des thèmes clivants comme le terrorisme, l'Europe ou l'immigration.

 

Propos recueillis par Eléonore de Vulpillières

Outreau, l'autre vérité, film documentaire de Serge Garde (2013)

Outreau, l'autre vérité, film documentaire de Serge Garde (2013)

Bernard de La Villardière a produit le film documentaire, Outreau, l’autre vérité, réalisé par Serge Garde en 2013. Ce film recueille les témoignages de nombreux protagonistes de l’affaire (sauf de ceux qui n’ont pas voulu répondre, comme le médiatique avocat Éric Dupont-Moretti). Il nous explique les raisons pour lesquelles il a produit le film.

 

B. de La Villardière : « La presse cinéma a été plutôt favorable au film. Les personnes interrogées dans le film étaient des acteurs majeurs de cet épisode judiciaire. Ils mettent à mal la version officielle, la manière dont les procès ont été menés. Nous sommes passés de l'hystérie de la culpabilité à l'hystérie de l'innocence.

 

Je connaissais Serge Garde [ancien journaliste à L’Humanité, ndlr] car nous avons été administrateurs d'une association de lutte contre la pédophilie et l'exploitation sexuelle des enfants, Innocence en danger. Il s'était lancé dans l'idée de réaliser un film sur les enfants victimes d'Outreau. On nous avait beaucoup parlé des acquittés d'Outreau, mais très peu des victimes, dont on a vite oublié que le procès en avait reconnu douze. De fil en aiguille, il a rencontré des dizaines de témoins et acteurs du procès, prêts à témoigner de nouveau. L'histoire d'Outreau était bien plus complexe que ce que la quasi-totalité des médias avaient bien voulu nous présenter. D'ailleurs aucune critique n'est venue démonter le film de façon rationnelle. Il a été traité par le mépris. Mais à aucun moment je n'ai lu d'article documenté et argumenté contrer les conclusions du film. D'autant plus qu'au départ, nous n'avions ni parti pris, ni thèse particulière. L'objectif était de se focaliser sur les enfants victimes… ce qui nous a amenés à une contre-enquête sur ce procès. »

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