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Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

« Ce n'est pas rien d'être jansonien » : Entretien avec Patrick Sorin, proviseur du lycée Janson-de-Sailly

Patrick Sorin dans son bureau

Patrick Sorin dans son bureau

Cour d'honneur du Lycée Janson de Sailly

Cour d'honneur du Lycée Janson de Sailly

Il a commencé sa carrière comme professeur d'éducation physique et sportive. Il est aujourd'hui proviseur d'une des plus grosses cités scolaires de France, et d'un des lycées les plus réputés de la capitale. Patrick Sorin est arrivé à la tête du lycée Janson-de-Sailly en 2014. Ce gros travailleur, qui s'attache à être présent tous les matins à l'entrée du lycée, a des journées bien chargées : le jour de notre entretien, M. le proviseur sort d'un conseil de classe de fin du premier semestre, pour des élèves de classe préparatoire. La cloche sonne la fin des cours. L'entretien commence.

 

 

 

Comment parvenez-vous, concrètement, à être à la tête d'une cité scolaire de près de 4000 élèves ?

 

Je pense être un chef d'établissement unique en France puisque je dirige trois établissements. Je suis proviseur du lycée Janson-de-Sailly, qui comporte deux parties : l'une, qui mène jusqu'au bac général (S, L et ES) compte 1100 lycéens, l'autre, concerne l'enseignement supérieur, avec nos trente classes préparatoires, soit 1300 étudiants. Je suis donc proviseur d'un lycée de 2400 élèves. À cela, il faut ajouter les élèves du collège qui se divise en deux sites : celui de Janson, 750 élèves de 4e et 3e, et celui de Delacroix, 750 élèves également, en 6e et 5e. Janson compte également 300 professeurs et une centaine de membres du personnel administratif.

 

Comment s'est passée l'absorption du collège Delacroix ?

 

Le regroupement est récent et est parti d'un constat simple : ce petit collège, le seul du seizième arrondissement à n'être pas rattaché à une cité scolaire, se vidait de ses élèves. Il pâtissait de sa proximité (300 mètres) avec le collège Janson, et d'une réputation qui, sans être conforme à ses résultats, n'était pas bonne. En accord avec le recteur, le maire du seizième, le maire de Paris, le département et la région Île-de-France, il a été décidé d'effectuer un rapprochement des collèges via un seul secteur de recrutement. Et tous les élèves sont revenus !

Ce petit collège est, du point de vue architectural, très adapté à des jeunes collégiens. En effet, auparavant, les élèves de onze ans qui débarquaient à Janson étaient un peu perdus dans ce vaste ensemble scolaire. Aujourd'hui, le passage par le site Delacroix est une bonne transition pour des élèves qui sortent de l'école primaire.

Nous sommes en cours de fusion administrative depuis la rentrée 2015, et celle-ci sera achevée à la rentrée 2018. Les professeurs du collège effectuent leur service sur les deux sites.

 

Avez-vous toujours exercé votre métier de proviseur en région parisienne ?

 

Pratiquement. Juste avant d'arriver à Janson, j'étais proviseur du lycée Michelet de Vanves, qui était également une cité scolaire. Mais en début de carrière, j'ai pris un poste qui était en région rouennaise. Avant d'entamer cette carrière de chef d'établissement, j'ai été professeur d'EPS. Je dois être le premier proviseur de Janson à avoir exercé ce métier ! Cela aide à tenir la forme… je travaille près de soixante heures par semaine !

À présent, je suis dans un secteur de recrutement des élèves qui est en or. Mais les dix premières années de ma carrière, j'étais dans des zones plus difficiles, en zone d'éducation prioritaire, entre autres à Garges-les-Gonesses, où les difficultés scolaires s'ajoutent à des difficultés sociales et comportementales. Aujourd'hui, je suis très attaché à la tranquillité qui est présente au lycée, aussi bien au sein de la communauté éducative que des élèves. Nous avons peu de turbulences, ce qui favorise un climat précieux de concentration et de travail.

 

À Janson, les élèves du collège (sectorisé) sont, on le sait, issus de milieux favorisés.

 

En effet, ils viennent du nord du seizième, un quartier privilégié. Il existe cependant une petite mixité sociale dans la mesure où certains élèves proviennent de classes sociales moins favorisées. Ce sont par exemple les enfants du personnel de maison, parfois d'origine étrangère, qui se retrouvent dans le seizième. Ils se heurtent souvent à un handicap linguistique puisque le français n'est pas la langue parlée à la maison. En partant d'un milieu très favorisé, nous avons environ 10 % des élèves qui sont en difficulté. S'ils s'intègrent socialement, certains ne réussissent pas toujours à complètement s'adapter au rythme soutenu des cours du collège. Car les parents d'élèves sont très soucieux de la réussite scolaire de leurs enfants, et poussent en faveur d'un niveau élevé. Il faut donc concilier ce désir d'excellence et l'accompagnement des élèves en difficulté, ce qui est l'une des gageures du service public. Nous emmenons tous nos élèves vers le bac, qu'ils choisissent la voie générale ou professionnelle. Soulignons enfin que 70 à 75 % des élèves de troisième restent au lycée.

 

Quels dispositifs d'accompagnement Janson a-t-il mis en place ?

 

Il en existe quatre au collège, qui s'adaptent aux élèves à besoins particuliers. L'un concerne l'intégration des enfants précoces avec des ateliers stimulants sur le plan intellectuel (robotique, cinéma, échecs). Un autre, ULIS, concerne les élèves en situation de handicap mental. Le troisième, l'UPE2A est une structure spécifique pour l'apprentissage de la langue et de la culture françaises ; il concerne notamment des enfants de diplomates, qui résident souvent dans le seizième. Ils bénéficient d'un accompagnement personnalisé. Le dernier dispositif, l'atelier-relais, concerne les élèves en voie de déscolarisation. Il est conçu dans un but provisoire.

 

Janson a développé un enseignement intensif du chinois, mais aussi de l'allemand. Comment s'organise-t-il ?

 

650 élèves apprennent le chinois à Janson. Il existe une section internationale, ouverte en sixième sur des critères d'entrée sélectifs. Rue de Longchamp, à l'école primaire, des élèves commencent le chinois en CE2 ; par la suite, ils entrent au collège et peuvent rejoindre la section internationale. Et, en plus, les débutants peuvent apprendre le chinois dès la sixième ou la cinquième.

Mais ce n'est pas la seule langue favorisée. L'allemand est une langue dispensée en double cursus : la section AbiBac permet aux vingt élèves qui a composent d'obtenir un baccalauréat français et un Abitur allemand – avec 17,5 de moyenne au bac. Certains poursuivent ensuite leurs études en Allemagne.

 

Comment concevez-vous votre mission de chef d'établissement et d'éducateur ?

 

Je me vois comme le maire d'une commune de près de 5000 habitants. Je suis représentant de l’État, statutairement. Je dois porter la politique du ministre – (il brandit le rapport sur la réforme du baccalauréat fraîchement sorti, ndlr) – mais je dois aussi défendre les intérêts de l'établissement, quand il s'agit de travaux ou de défendre certains programmes. Je me soucie toujours d'associer le personnel aux décisions prises. Il faut savoir s'entourer, déléguer. Je ne suis pas seul : j'ai cinq adjoints.

Il y a une forte dimension RH dans ce métier ! Il faut savoir concilier différents caractères. Le fait d'accueillir les élèves et les professeurs à l'entrée du lycée le matin permet d'échanger, et parfois de résoudre de façon informelle les petites difficultés du quotidien. La communication informelle est majeure ! À huit heures, je ferme les portes. Cela montre que la ponctualité est respectée par tous.

 

Comment expliquez-vous les excellents résultats des classes préparatoires de Janson ?

 

C'est le système des classes prépas qui fait que meilleur est le recrutement des élèves, meilleur est celui des professeurs. C'est un cercle vertueux : les élèves veulent aller là où les profs sont bons, et ces derniers vont où les élèves décrochent les meilleurs résultats. Pour expliquer l'excellence du niveau, il faut aussi prendre en compte la présence d'un internat (168 internes), et d'un système d'internat externé. Les internes externés (500) habitent dans les environs du lycée, y prennent tous leurs repas et ont la possibilité d'y travailler jusqu'à 23h – les classes restent ouvertes. Ils travaillent collectivement et bénéficient de l'émulation et de l'ambiance de travail du lycée.

 

Depuis dix ans, le lycée Janson a lancé les cordées de la réussite, pour les classes préparatoires et les lycéens. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste ce dispositif d'entraide ?

 

Nous avons dix collèges franciliens partenaires, situés en zone difficile, à Villeneuve-la-Garenne, Asnières, en Seine-Saint-Denis, mais aussi au nord de Paris. Grâce à un accompagnement soutenu des élèves les plus motivés, nous permettons l'entrée en seconde à Janson de 25 élèves de ces collèges. Ils sont accueillis de façon privilégiée, sont accompagnés individuellement tout au long de l'année et bénéficient de sorties culturelles (théâtre, opéra). Ce sont des élèves d'origine modeste très travailleurs. Ce dispositif existe également en prépa, avec des partenariats avec des lycées franciliens, et concerne une cinquantaine d'élèves. Ils s'intègrent totalement parmi les autres élèves, et s'orientent en général vers des voies scientifiques (écoles d'ingénieur ou médecine).

« Ce n'est pas rien d'être jansonien » : Entretien avec Patrick Sorin, proviseur du lycée Janson-de-Sailly
A la mémoire de Pierre Brossolette, résistant

A la mémoire de Pierre Brossolette, résistant

Dans la cour d'honneur du lycée

Dans la cour d'honneur du lycée

Existe-t-il une fierté spécifiquement jansonienne ?

 

Quand on parle de Janson, il faut parler du jansonien. C'est une fierté d'étudier ou d'avoir étudié dans ce lycée. Nous recevons des parents et des grands-parents qui furent élèves ici, et qui nous disent toute l'importance que revêt pour eux le fait que leur enfant étudie à Janson. Nous allons d'ailleurs remettre à titre honorifique sa fiche d'élève, que nous avons retrouvée, à un de nos anciens élèves qui a été enfermé à Birkenau et au ghetto de Varsovie. Nous sommes attachés aux commémorations et à l'Histoire. Chaque année, une délégation d'élèves participe au ravivage de la flamme à l'Arc de Triomphe.

 

Après la Libération de Paris, la ville aurait dû être détruite sur ordre d'Hitler.  Comme l'a récemment fait connaître à grande échelle le film Diplomatie, Raoul Nordling, consul de Suède et ancien jansonien, a contribué à la désobéissance aux ordres du général Von Choltitz, gouverneur de Paris.

Le Bataillon « Janson de Sailly » qui donnera naissance au 2nd Bataillon de Choc a participé aux combats de la campagne d’Alsace et en Allemagne. En novembre 1944, des élèves ont fait le mur pour rejoindre l'Alsace, et prennent la petite ville de Massevaux qui tombe au prix de 45 tués et 120 blessés. Chaque année, une délégation d'élèves se rend à Massevaux pour rendre hommage à leur courage.

 

Ce n'est pas rien d'être jansonien ; ça honore et ça oblige.

 

Cet entretien est initialement paru dans le numéro 11 de Paris Seize (mars 2018).

Etendard du second bataillon de Choc

Etendard du second bataillon de Choc

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