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Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

« L'Europe ne nous a protégés de rien » : entretien avec Jean-Frédéric Poisson

« L'Europe ne nous a protégés de rien » : entretien avec Jean-Frédéric Poisson

Figure marquante de la droite française, notamment au cours de la primaire de la droite et du centre où il fut candidat en 2016, Jean-Frédéric Poisson s'est momentanément retiré de la vie politique. Si celui qui fut maire et député de Rambouillet demeure président du Parti chrétien démocrate, il prend du recul depuis l'échec de la droite à la présidentielle de 2018. Volontairement absent des médias, privilégiant vie professionnelle et réflexion personnelle, Jean-Frédéric Poisson a accepté de nous accorder un grand entretien pour présenter ses convictions et ses analyses.

 

Il y a un an, la droite française était embourbée dans les affaires de François Fillon. De la primaire où vous fûtes candidat jusqu'au second tour, comment avez-vous traversé cette campagne présidentielle ?

D'abord avec une très grande tristesse. Les Français méritaient mieux que ça. L'élection présidentielle est une grande élection, qui structure l'intégralité de la vie politique de notre pays. Elle s'est transformée en spectacle, entre les exaltations de tribune pseudo-mystiques d'Emmanuel Macron, l'empêtrement de François Fillon dans ses rapports personnels avec l'argent, la continuation de l'univers socialiste après un quinquennat complètement planté… Tout cela s'est révélé dramatique, et je n'ai pas l'impression que l'on ait donné aux Français une vision rassurante de l'avenir de notre pays. J'ai soutenu François Fillon car j'avais pris l'engagement de le faire, Il s'est brûlé les ailes, ce que la presse n'a pas manqué de souligner en transformant ses affaires en un véritable feuilleton policier. Mais sa responsabilité personnelle était engagée, ce qui a engendré sa défaite.

 

A droite, nombreux sont ceux qui louent la carrure présidentielle d'Emmanuel Macron. Il aurait rétabli une « verticalité du pouvoir ». Qu'en pensez-vous ?

Il a rétabli la force du pouvoir. Ce n'est pas du tout la même chose. M. Macron est un homme brutal. Je le connais bien pour avoir débattu des dizaines d'heures à l'Assemblée nationale avec lui. Je l'ai vu faire, j'ai vu avec quelle difficulté il accueille la contradiction. Il compense sa brutalité par une forme de séduction qui peut être efficace. Mais regardez ce qu’il fait depuis neuf mois : il méprise le Parlement et les collectivités locales. Il a renforcé comme jamais le pouvoir de la haute administration et refuse de faire confiance aux acteurs locaux. Son exercice du pouvoir est solitaire et fort. Il y a en effet un contraste saisissant avec François Hollande qui n'était ni vertical, ni solitaire, ni fort. On ne peut pas reprocher au Président de la République de gouverner : c’est la manière dont il gouverne qui est critiquable.

 

Comment analysez-vous la politique étrangère menée par Emmanuel Macron ?

Il fallait une rupture avec celle qui fut menée sous François Hollande. Il fallait remettre à plat nos alliances avec le Proche-Orient, lever les sanctions contre la Russie qui n'ont aucun sens et pénalisent nos agriculteurs, et refaire de notre pays un acteur central en Europe. Rien de tout cela n’est fait. M. Macron « présente mieux » que son prédécesseur certes… Mais, ce n'était pas difficile, ensuite, la représentation des intérêts de la France n'est pas un concours de beauté. On se félicite d’avoir un Président qui vend les talents français à l’étranger et on a raison. Mais un Président de la République n’est pas qu’un « super VRP ». Et en attendant, il ne se passe rien ni au Proche Orient, ni en ce qui concerne les migrants, ni sur le contrôle des frontières de la France, pour ne citer que ces sujets sensibles.

 

Comment analysez-vous la politique menée par En Marche à l'Assemblée nationale, en général, et l'action d'Aurore Bergé, qui vous a succédé à la tête de la dixième circonscription des Yvelines, en particulier ?

Je prends beaucoup de recul à cet égard. Je suis dans une période de réflexion qui fait beaucoup de bien. La manière dont évolue le travail mené par l'Assemblée nationale est triste pour la valeur de cette institution. On est en train de traiter l'Assemblée comme un service de l’État, ce qui est très éloigné de l'idée que l'Assemblée représente le peuple et vote la loi. Les lois prétendues de moralisation de la vie publique ne sont que de la poudre aux yeux et n'ont rien changé. Quant à la réforme du Parlement, elle ne vise qu’à réduire ses droits au profit du pouvoir exécutif. C’est dangereux pour notre démocratie. Quant à celle qui m'a succédé dans le mandat de député de la dixième circonscription des Yvelines, je ne m'en préoccupe pas. On entend beaucoup que sa grande fréquentation des plateaux de télévision cache mal la faiblesse de son discours : c’est aux électeurs d’en juger.

 

Vous avez été maire et député de Rambouillet. Quel regard portez-vous sur les enjeux locaux de la ville ?

Je suis inquiet de l'évolution de notre territoire, car le sud de Yvelines a des atouts formidables, de qualité de vie de richesse du tissu économique, de densité associative, de solidarité active, de qualité des personnes qui y habitent. Malheureusement, plus aucun projet ne sort de la communauté d'agglomération, qui est en train de voir s’effriter son esprit collectif, et dont le projet de territoire est en panne. Et je n'ai jamais entendu un tel mécontentement de la part des Rambolitains depuis vingt-cinq ans que j’y habite. Il y a un déficit de présence et de pédagogie auprès des habitants, et une absence de volonté politique et de vision, dont ce mécontentement est le signe. Tout ceci handicape notre capacité à préparer l’avenir de notre territoire et de notre ville.

 

Faut-il voir dans le projet de loi contre les fausses nouvelles, les « fake news », « l'émergence d'une forme de dictature » ?

Cette volonté est d’abord inutile. La diffusion de fausses informations est déjà condamnée par le droit. Et ce Président de la République nous avait promis de faire de la nouvelle politique… En voulant contrôler l’information, elle est de plus dangereuse. Elle finirait par définir ce qu'on a le droit de penser et de dire, et ce qui nous est interdit. Elle inventerait un régime de police de la pensée insupportable. Aurait-on le droit de critiquer le Gouvernement ? De dire que l’Union européenne est un échec cuisant ? Et qui décidera à la fin du compte de ce qu’est une fausse nouvelle ? Je crois que toutes les idées, mêmes les plus idiotes ou les plus insupportables, doivent avoir le droit d'être exprimées dans l'espace public. D’abord parce que c’est notre liberté, et ensuite pour qu'il soit possible de leur tordre le cou. J'ai confiance dans la rationalité des Français, dans leur capacité de jugement, et dans leur attachement à nos libertés. Et je n’accepte pas que l’on mette ainsi en cause la liberté de la presse, en voulant trier entre les informations qui plaisent et celles qui ne plaisent pas au Gouvernement.

 

156 députés ont signé une tribune appelant à la légalisation de l'euthanasie. Vous travaillez depuis longtemps sur les questions de bioéthique, sur lesquelles vous avez écrit une thèse de philosophie et plusieurs ouvrages (notamment sur la fin de vie). Quelle est votre opinion sur cette question ?

La législation française est arrivée à un point d'équilibre. L'euthanasie, pour moi, est impossible et inacceptable. Je suis opposé à la suppression de tout être humain innocent quelles qu'en soient les raisons – en dehors d'une situation de légitime défense qui est un cas particulier. Bien sûr, on ne peut admettre que les personnes en fin de vie meurent dans des conditions insupportables, de souffrance et de solitude. Mais la loi actuelle traite la situation de ces personnes en cas de fragilité extrême. Ne touchons pas à cette loi. Si on légalisait l'euthanasie, on ferait entrer dans la loi française un « droit de tuer », complètement contraire à a vocation des médecins et des personnels de santé. Je ne peux pas l'imaginer. Autoriser à donner la mort à une personne innocente ouvrirait une brèche insupportable dans notre droit.

 

En octobre 2017, vous avez participé au lancement des « Amoureux de la France », une plate-forme dont Nicolas Dupont-Aignan est à l'initiative et destinée à rassembler la droite au-delà des clivages partisans. L'union des droites est-elle une véritable nécessité pour notre pays, ou une arlésienne ?

L'union des droites en tant que telle ne m'intéresse pas plus que cela. Il faut partir d'un constat simple : plus personne ne pourra gagner seul l'élection présidentielle. Le clivage idéologique sépare ceux qui, avec M. Macron croient en une prétendue souveraineté européenne, à une société communautariste, au marché qui domine les relations sociales, et de l'autre ceux qui croient à la souveraineté et à un peuple français, et à l'idée que l'homme ne peut être une variable d'ajustement des politiques économiques. La difficulté est d'accorder des personnes qui n'ont jamais voulu le faire jusqu'à présent, sur la base d’un programme commun de gouvernement, qui rassemblera certainement beaucoup de personnes qui ne sont pas « rangées » à droite aujourd’hui.

 

Marion Maréchal-Le Pen s'est exprimée à la tribune du parti conservateur américain. Elle considère que le combat politique passera par une victoire des idées. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

La part prépondérante du combat politique se trouve dans le combat culturel, c'est une évidence. C’est sur des idées d’abord que nous pourrons redresser notre pays. Ce qu’attendent les français c’est une France qui les protège culturellement, et économiquement, assure notre sécurité, et garantisse nos libertés. Cela nécessite de renouer avec nos racines chrétiennes et humanistes, largement oubliées par les responsables actuels. Et ceci relève de la formation des esprits, donc du combat culturel. Par ailleurs, je suis pleinement d’accord avec cette idée que les responsables politiques français devraient être obsédés par la volonté de s’occuper d’abord et avant tout des intérêts de la France et du peuple français.

 

Comment envisagez-vous les élections européennes qui se profilent à l'horizon ?

Emmanuel Macron s'entourera des partisans de Maastricht. D'un côté, il y aura les représentants de partis de gouvernement, de ceux qui ont mis en place les règles actuelles de l'UE sans réserve depuis trente ans, de ceux qui ont participé à ce qui est un échec. Tous ceux qui ont vanté Maastricht et les traités qui ont suivi se sont trompés. L'Europe ne nous a protégés de rien. Cette élection sera l'occasion d'une clarification idéologique qui obligera les formations politiques à revoir leurs logiciels propres. Je crois nécessaire de réformer l’’Europe en profondeur, et de mettre fin à cette grande escroquerie intellectuelle qui veut que la seule Europe possible soit celle de Maastricht : c’est un mensonge, et il faudra le démontrer pendant la campagne européenne.

 

Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire de la politique ?

Je suis un chrétien social. Ma rencontre avec la philosophie et avec la foi a changé ma vie et ma vision des choses. J'ai traversé des circonstances humaines et sociales difficiles, une famille qui se déstructure, des parents chômeurs, des conditions de vie difficiles dans les banlieues nord de Paris… J'ai trouvé dans des associations locales, en particulier la Maisons des Jeunes et de la Culture de ma ville des raisons et un lieu d'engagement social, qui, fut mon premier véritable engagement dans le monde socio-culturel. J'ai passé ma vie étudiante à essayer d’améliorer le quotidien de personnes qui avaient les mêmes difficultés. Être confronté à des personnes qui connaissaient comme moi la fragilité m'a fait prendre conscience de la nécessité de m’engager dans la cité. Puis j'ai eu la chance de rencontrer Christine Boutin et Gérard Larcher, et de travailler en bénéficiant de leur confiance. Au fond, ce sont donc aussi les rencontres que j'ai faites durant mon existence qui m’ont conduit à m’engager et conforté cet engagement.

 

Vous avez été DRH dans la métallurgie ; aujourd'hui, vous dirigez une entreprise de conseil en RH et dialogue social. En quoi votre profession influence-t-elle la façon dont vous appréhendez la vie politique ?

Chaque profession donne un prisme de lecture particulier à l'engagement politique. En politique, comme dans mon métier, on traite surtout de relations humaines et sociales, pas d'abord des comptes de gestion ou des courbes de croissance. On tâche de mettre en place les meilleures conditions possibles pour préparer l'avenir. Ce n’est pas très éloigné des missions d’un responsable de ressources humaines dans une entreprise, même si la mission d’un responsable politique concerne tous les aspects de la vie quotidienne des Français. DRH dans l'industrie. Le consultant que je suis aujourd'hui regrette que la prise en compte de ce « facteur humain » se dégrade actuellement, dans le monde économique comme dans les décisions politiques d’ailleurs.

 

Reviendrez-vous en politique ?

C'est en cours de réflexion. J’ai pris beaucoup de distance par rapport aux affaires locales, et je profite d’avoir du temps pour réfléchir, écouter et travailler au fond plus encore qu’auparavant. Je prépare un livre sur l’islam pour septembre prochain, et mon activité professionnelle m'occupe beaucoup. Une défaite électorale provoque une parenthèse dans une vie politique, mais pas dans l’engagement personnel. J’ai 55 ans aujourd’hui, et je sais que l’expérience est un atout dans les périodes difficiles.

 

 

Propos recueillis par Eléonore de Vulpillières

Cet entretien est initialement paru dans Le Petit Rambolitain de mars-avril 2018.

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