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Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

Lizzie Napoli, 90 ans de dessin

Lizzie Napoli dans son appartement (crédits : Eléonore de Vulpillières)

Lizzie Napoli dans son appartement (crédits : Eléonore de Vulpillières)

Habitant un petit appartement coquet de la rue des Ecoles, Lizzie Napoli est une dessinatrice globe-trotteuse qui a une longue expérience de la presse, du monde des arts et du cinéma. Récit.

C'est un jour d'octobre que nous faisons la rencontre de Lizzie Napoli, illustratrice et dessinatrice, dans son petit appartement de la rue des Ecoles, à quelques mètres du boulevard Saint-Michel. Celle-ci l'a aménagé à sa façon, rentabilisant toute la surface disponible de manière à en faire une habitation coquette qui ressemble presque à une maison de poupées, mâtinée çà et là d'influences méditerranéennes, des carreaux de faïence portugais (azulejos) aux livres soigneusement agencés sur les étagères de bois exactement ajustées aux dimensions de l'appartement sous les toits. Vêtue de violet, sa couleur préféré, Lizzie nous reçoit l'oeil pétillant. Elle est peut-être l'une des aquarellistes et carnettistes les plus anciennes de France, celle qui a le plus vu de belles choses, qui a le plus voyagé. Le concepteur et illustrateur de carnets de voyages, le carnettiste semble être, à l'époque contemporaine, un artiste en voie de disparation. Alors qu'il est si facile de prendre des photographies à l'aide de son smartphone pour répandre des images de ses voyages à tous nos contacts via les réseaux sociaux, le temps du dessin, le choix d'un angle, d'une vision sur un paysage semblent des contraintes pour l'homme pressé du XXIe siècle. Ce désir de produire du beau, de prendre le temps d'exercer son œil sur ce qui l'entoure, Lizzie le porte en elle depuis bien longtemps.

 

Dessiner : une promesse d'enfance

 

Des livres, Lizzie Napoli en a publié des dizaines. Car cela fera bientôt 90 ans qu'elle dessine. Née en 1924, Lizzie découvre le dessin dès le plus jeune âge ; à six ans, alors qu'elle perd momentanément la vue, elle se promet de ne jamais s'arrêter de dessiner. Neuf décennies plus tard, cette promesse tient toujours. L'artiste dessine ou peint tous les jours, et nous montre ses dernières créations, à l'acrylique sur panneaux. Elle explique avoir toujours conservé cette passion double pour le dessin et les voyages, nombreux, qu'elle a effectués dans le monde entier à partir de ses vingt ans.

 

Une artiste voyageuse

 

L'Ukraine, l'Italie, le Maroc, l'Orient mais aussi le Sud de la France qu'elle a abondamment sillonné, s'y installant plusieurs années. A Oppède-le-Vieux, un joli village médiéval du Luberon Lizzie a une roulotte de gitans qu'elle aménage pour y passer les mois d'été, avec ses deux filles, tandis qu'elle rentre à Paris l'hiver. Le goût du voyage se manifeste jusque dans son habitation… et ses célèbres carnets de voyage, qu'elle conserve scrupuleusement sur ses étagères. Lizzie en a rédigé et dessiné plus de quatre-vingts. Nous avons la chance d'en tourner quelques pages et d'apercevoir des dessins exécutés d'un trait sûr, sans brouillon préalable, et toujours accompagnés de commentaires à la plume. Car la dessinatrice manie aussi les mots, délicatement manuscrits, qui servent d'écrin aux bijoux de paysages et de portraits croqués sur le vif – ou de mémoire. Très tôt, elle a rencontré des personnalités du milieu du théâtre, des arts de la scène et du cinéma, comme Jean Cocteau ou Charles Dullin. En effet, il était alors moins cher pour les producteurs de recourir aux services d'artistes dessinateurs que de faire développer de coûteuses photographies. Par la suite, elle s'est spécialisée dans le dessin de presse, notamment pour les enfants avec Pomme d'Api, mais aussi Le Monde ou Le Point. Elle a par ailleurs collaboré à de nombreux titres spécialisés dans les voyages, comme Géo, Partir, Iles, Terre sauvage. Toujours prête à partir, le sac au dos et le crayon à la main, Lizzie Napoli s'est forgé au fil des ans une solide expérience dans l'art de saisir des opportunités. C'est sa fille, Claire Lhermey, qui parle le mieux de son caractère. “Ma mère a toujours fait preuve d'indépendance et d'une grande liberté”. Dans un milieu alors peu féminisé, on imagine qu'il a fallu de la force de caractère à cette femme petite et menue, mais très déterminée. Mère de deux filles, elle a transmis à Claire son goût pour l'illustration ; cette dernière a développé un style personnel, et un goût pour le dessin d'inspiration médiévale, ainsi que pour les recettes de cuisine. Mère et fille ont d'ailleurs publié un livre de recettes en commun, avec des textes de Claire et des illustrations de Lizzie.

Des poèmes dessinés

Parmi ses multiples publications, on retiendra une jolie Vie de Jésus à destination des plus jeunes, ainsi que quelques magnifiques carnets de voyage : en Corse, en Bretagne, dans le Massif central, en Provence, à Sète, à Gordes, au Mont-Saint-Michel… C'est simple, on se demande quels sont les lieux où Lizzie n'est pas allée. Elle réussit à sublimer ces lieux en leur donnant un caractère unique, celui qui traverse son œil. « Au fil des ans, explique-t-elle, je me suis constitué un univers, qui mêle l'art de l'illustration et la poésie des lieux. » Il en ressort une impression de sérénité et d'harmonie qui donne envie au lecteur d'aller voir par lui-même les lieux évoqués.

Lizzie Napoli a participé à de nombreux salons du livre, comme le festival Etonnants voyageurs, à Saint Malo. Elle est aujourd’hui reconnue comme une doyenne du dessin de carnets de voyage. En 2018 s’est tenue à Lourmarin la première édition du Festival international du carnet de voyage en Provence. Lizzie, alors doyenne des carnettistes du salon avait posé en compagnie du plus jeune représentant de la profession, l'Italien Alessio Defendini (31 ans). Ses lecteurs lui vouent un mélange d’admiration et de reconnaissance pour son travail. Certains comparent ses carnets à des poèmes dessinés et soulignent la puissance d’imagination que déploient ces derniers.

 

On lui demande alors quel voyage l'a le plus marquée, quel paysage l'a le plus frappée. « Difficile à dire, réplique-t-elle dans un sourire. » Au fond, au bout de tant d'années de partage artistique et d'expression personnelle sur des lieux variés, peut-être est-il impossible de faire un choix. Ce qui subsiste de tant d’années de pratique du dessin ambulant, c’est cette prière des colporteurs que l’illustratrice a imaginée :

« Toi qu’on appelle Dieu,
qui tiens en équilibre les étoiles
dans un filet d’amour,
fais de nous tes colporteurs.
S’il te plaît, existe, ne nous sépare pas quand on passera la frontière.
 »

A son image et comme le véhiculent ses dessins, Lizzie Napoli traverse l'existence comme elle a traversé le monde : en équilibriste et en poétesse.

 

Carnettiste : une longue histoire

 

Lizzie est une authentique carnettiste, c’est-à-dire qu’elle ne propose pas un récit de voyage à la lecture linéaire, mais un carnet composite où les dessins sont accompagnés de textes de diverses natures : des pensées, des poèmes, des anecdotes ou encore des prières. En Turquie, on suit l’artiste en direct de ses péripéties, comme si on y était : « Istanbul, 4 juin. A 6 heures du matin, je passais le Bosphore – le soleil se levait, la mer était belle. Maintenant, j’écris dehors, à la terrasse du bistrot qui touche le marché aux fleurs ; à gauche, le bazar égyptien, à droite, la très jolie petite mosquée couverte de céramique. Un bébé chat est monté sur mes genoux, il est plein de poussière comme tout ce qui est dans les rues d’Istanbul. » Mais la lecture peut être savourée en petits morceaux, à l’endroit ou à l’envers, et on peut picorer plusieurs carnets en même temps sans en perdre la « substantifique moelle ».

A cet égard, le curieux pourra se plonger dans les illustres prédécesseurs de Lizzie, comme le peintre Eugène Delacroix qui fit paraître dans les années 1830 ses Carnets marocains (sept dont quatre sont conservés), sur lesquels il s’appuiera pour réaliser ses toiles, ou encore Victor Hugo avec ses Escapades amoureuses dans l'ouest de la France. Plus proche de nous, on pourra consulter les merveilleux ouvrages du marin Titouan Lamazou qui a publié ses Carnets du Cap Horn en 1998. Dans La Recherche du temps perdu, Marcel Proust écrivait ceci : « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » Lizzie Napoli et les carnettistes nous démontrent avec délicatesse et poésie que leur regard transfigure le monde qui nous entoure, et nous incite à le découvrir.

 

Cet article est paru initialement dans le magazine Saint-Germain-des-Prés (novembre 2019, n° 12).

La minuscule cuisine de Lizzie Napoli, aux influences du Sud (crédits : Eléonore de Vulpillières)

La minuscule cuisine de Lizzie Napoli, aux influences du Sud (crédits : Eléonore de Vulpillières)

Dessin de Lizzie Napoli L'Isle sur la Sorgue (crédits : Pippa)

Dessin de Lizzie Napoli L'Isle sur la Sorgue (crédits : Pippa)

Peinture à l'acrylique réalisée en 2019 par Lizzie Napoli (crédits : Eléonore de Vulpillières)

Peinture à l'acrylique réalisée en 2019 par Lizzie Napoli (crédits : Eléonore de Vulpillières)

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B
Bonjour Eléonore,

Merci pour ce travail remarquable sur Lizzie. Elle réalise une oeuvre intemporelle et unique. Quelle chance pour vous de l'avoir rencontrée. C'est une étincelle de vie dans ce monde en pleins bouleversements.
Bonne continuation à vous dans ce blog.
Bonaventure
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