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Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

"C'est nous les mecs de cités" est-il l'hymne tribal et identitaire du 93 ?

"C'est nous les mecs de cités" est-il l'hymne tribal et identitaire du 93 ?

J'ai fait une belle découverte musicale en écoutant vers 12h30, en ce vendredi 15 janvier, la chanson “Mecs de cités” sur Mouv, la station de radio du service public destinée aux publics jeunes. Intriguée par la qualité des paroles (j’ai retenu “c’est nous les mecs des cités” et “on va leur tirer dessus”, phrase répétée à de multiples reprises, qui me parut aussi inamicale que la musique était entraînante et sympathique), j’ai été voir le clip (visionné 25 millions de fois), paru il y a sept mois, en juin 2020.

 

Y sont mis en scène 2 rappeurs, Sifax et Sofiane (Sofiane Zermani dit aussi Fianso). Le clip commence par un sample des premières notes de “Femme libérée” de Cookie Dingler (attention, le rythme est légèrement changé), sur quelques plans d’une paisible cité, filmés par un drone. Puis on aperçoit un groupe de sept enfants d’une douzaine d’années, assis sur un muret, les yeux rivés sur un téléphone portable.

 

"C'est nous les mecs de cités" est-il l'hymne tribal et identitaire du 93 ?

Débarque alors une grosse cylindrée grise bien chère et qui se singularise par l’ouverture spécifique de ses portes (une DeLorean avec portes papillons ?). Les enfants sont admiratifs : avoir autant d’argent à dépenser dans une voiture ostentatoire est un signe de réussite matérielle. Alentours, des enfants jouent tranquillement au foot, ou sur des quads et des mobylettes.

 

Sifax, jeune rappeur originaire de Bobigny, sort de la voiture. Il chante en marchant et en faisant des gestes assez répétitifs et désordonnés avec les bras (qui participent d’un certain ethos du rappeur du 93, qui ne chante jamais en restant les bras le long du corps).

 

Là, j'ai fait que des rêves de boîtes de valises, et c'est mon réveil qui sonne le "Arténa" développe-t-il à 0’37 ; il raconte les espoirs qu’il fonde sur le trafic de drogue et sur l’argent qu’il peut en tirer… jusqu’au moment où il est réveillé par le cri des guetteurs qui signalent l’arrivée de la police (le signal “artena”) ; son rêve de roi du deal s’éloigne… momentanément.

 

Puis un cheval blanc sort de nulle part, tenu au licou par le rappeur (peut-être un symbole onirique ?).

 

Lui succède un plan qui sera récurrent : au premier plan le rappeur Sofiane, derrière lequel sont assis plusieurs dizaines d’enfants et adolescents noirs et arabes (les fameux “mecs de cités”). On remarque tout au long du clip qu’ils reproduisent les gestes désordonnés des rappeurs (sorte de danse sans chorégraphie réalisée pour véhiculer l’impression d’être habité par la musique, et acquis aux paroles). Il s’en dégage un fort sentiment d’appartenance, de fierté d’être membre du “clan” des “mecs de cités”.

 

Le gentil dealer, entravé par les méchants policiers (qui heureusement sont un peu cons)

Le gentil dealer, entravé par les méchants policiers (qui heureusement sont un peu cons)

Le clan se construit toujours en opposition à un ennemi, ici la police, qui fait son entrée à 0’47. Les caractéristiques des policiers :

  • ils sont méchants, puisqu’ils plaquent le gentil rappeur - celui qui rêve de juteux trafics de drogue - sur le capot de leur voiture, alors qu’il représente pourtant le “grand frère” des “jeunes de cités”, celui qui leur donne leur fierté.
  • ils sont évidemment blancs (puisque les “mecs des cités” sont tous noirs et arabes - à l’exception de 4 personnes qui sont là pour les quotas ethniques, j’y reviendrai plus tard)
  • d’autre part, détail important, ils ne tiennent pas la cité (leur autorité est bafouée en permanence). Ce rôle est assumé par les “grands frères” qui sont dotés de 2 caractéristiques : ils “tiennent les manettes” (0’46) (les manettes du trafic de drogue, pilier central de l’économie de la cité, et donc plus largement de l’écosystème de la cité, dans son ensemble) et ont un comportement protecteur / paternaliste envers les “petits frères” (qu’ils peuvent ou non assumer : “Fais pas l'grand frère qui va m'sauver” à 0’30). Donc les policiers ne tiennent pas la RAP - République (ou théocratie, à débattre) Autonome de la Cité, puisqu’à deux, ils ne parviennent même pas à maintenir le rappeur Sifax qui s’enfuit en courant, tel le cheval blanc (cf 1’00) - qu’il chevauche ensuite, preux chevalier des temps modernes. Ces 2 lourdauds de policiers sont obligés de monter en voiture pour le courser - sans jamais y parvenir - ces idiots.

 

 

 
"Eh ouais c'est nous les mecs des cités, on va leur tirer dessus"

"Eh ouais c'est nous les mecs des cités, on va leur tirer dessus"

Revient le plan dit des “mecs de cités” (le groupe composé de Sofiane entouré de plusieurs dizaines de jeunes, qui forment une entité unie et solidaire) en alternance avec le plan des 2 abrutis de policiers (tous seuls et sans amis). D’ailleurs ils n’étaient pas si offensifs que ça puisqu’ils reviennent à 2’51, filmés comme les autres habitants du quartier. Finalement, ils sont aussi des “mecs de cités”, une fois qu’ils renoncent à assumer leurs missions de maintien de l’ordre.

 

Voici le refrain :

Eh ouais, c'est nous les mecs de cités (eh) => sentiment d’appartenance et de fierté d’appartenir à la tribu

Et on va leur tirer dessus (ouais) => qui est désigné par “eux” / “leur” ? Ce n’est jamais défini. Supposition : les “non mecs de cités”, dont les policiers => les blancs.

Tout le bénef' à recompter (eh) => l’économie de la drogue génère des sous !

Fais du bruit, tu seras bien reçu => "salut les blancs, ne perturbez pas notre business illégal, ou bien nous allons vous tuer par balles"

Eh ouais, c'est nous les mecs de cités (eh) => nous vs eux (les blancs / les Français)

Et on va leur tirer dessus (ouais) => parole violente accompagnée par des images véhiculant la fierté et la joie de vivre

J'te fais pas la bise, j'suis armé (eh) => en disant cela (il ne fait pas la bise, coutume bien française), le rappeur très souriant porte sur ses épaules un petit garçon de 7 ans

J'm'en bats les couilles de ton vécu => qui est le “tu” ? Idem que pour le “eux/leur” : pas défini. Un random “non mec de cités”. On se fout de sa vie, il ne nous intéresse pas puisqu’il est en-dehors du clan. Il ne fait pas partie de notre communauté. On peut lui tirer dessus, c’est un élément externe au groupe qui nous dérange. Aucune empathie pour cette personne.

Eh ouais, c'est nous les mecs de cités

Coucou, c'est nous => dimension identitaire (et comique dans les sonorités)

Eh ouais, on va leur tirer dessus

Eh ouais, on va leur tirer dessus

Eh ouais, c'est nous les mecs de cités

Coucou, c'est nous

Eh ouais, on va leur tirer dessus => ça va, c’est clair pour vous ? A noter : les paroles sont violentes, les armes sont présentes dans les mots mais pas dans les images.

Eh ouais, on va leur tirer dessus (bang, bang, bang, ouais) => bruit des balles, au cas où ce n’était pas assez explicite, et on n’est pas chez Nancy Sinatra

 

Point ethnies : L’écrasante majorité des protagonistes sont noirs et arabes. Pendant le refrain, des visages d’habitants de la cité sont filmés, de tous âges (en proportion, une majorité de jeunes), noirs (Afrique francophone, peut-être Antilles + un commerçant pakistanais ?) et maghrébins.

Les exceptions notables : un jeune garçon blanc (intégré aux noirs et arabes qui l’adoptent comme l’un des leurs), 2 employés municipaux en tenue de travail, qui ont l’air d’élaguer des arbres (pourquoi des palmiers, ça met du soleil dans le béton de la cité ? Les “mecs de cités” ont rapatrié l’oasis de Tozeur dans le 9-3 ?), et un primeur chinois devant son épicerie (peut-être un Ouïghour ? très souriant, bien qu’ultra-minoritaire et extérieur à leur trafic de drogue, il fait partie des mecs de cités).

 

Point représentation des sexes : dans la République Autonome de la Cité, les sexes vivent de façon séparée ; il y a d’un côté les hommes (99% des personnes du clip) et de l’autre les femmes (lors de 3 apparitions fugaces, elles appartiennent à 3 âges différents. 1’05 : une femme de 50 ans qui porte le foulard et des lunettes de vue ; 1’30 : une jeune fille de 18-20 ans, maghrébine, qui ne porte pas le foulard ; 2’52, 4 copines de 10 ans, noires et maghrébines ; toutes les 6 très souriantes). Les hommes sont les moteurs de la fierté identitaire de la cité, ils s’affirment dans l’espace public ; les femmes font partie du décor, elles sourient, mais ne sont pas agissantes dans ce clip.

 

Point vestimentaire : le vêtement généralisé est le survêtement, c’est LA tenue du quotidien (exception notable : à 1’32, un quadragénaire noir détonne pour deux raisons : il porte une veste noire + chemise blanche et il a des lunettes de vue - personne n’en porte, puisque c’est l’attribut de l’intellectuel, ou du vieux - en revanche, on voit quelques paires de lunettes de soleil à usage ostentatoire, car c’est classe, et ça a l’air de coûter cher).

 

Point religion : Il sont “Tous beaux gosses pour l'Aïd” ; c’est la fête la plus sacrée de l’islam (il y en a deux, la grande et la petite, celle du sacrifice et celle de la rupture du jeûne). Cela ne fait pas l’ombre d’un pli, la religion fédératrice des “mecs de cités”, c’est l’islam (on espère que le petit blanc aussi se fera “tout beau gosse pour l’Aïd”, pour parfaire son intégration). Détail amusant : Sofiane porte un sweat de la Fondation Abbé-Pierre (qui milite pour le logement des personnes précaires, reconnue d’utilité publique, fondée par un prêtre catholique mais aujourd’hui aconfessionnelle), on le voit bien de dos à 3’01.

Un éloge de la tribu

 

Retour aux paroles :

Ça, c'est la grande famille (ouais, la grande famille), c'est le repaire des Affranchis (ouh, oh) => la grande famille (aux moeurs bien différentes de celle de la “Familia Grande” Pisier-Duhamel), c’est la tribu. Affranchis est le nom d'une de ses chansons, sortie ultérieurement - septembre 2020 - et aussi le nom de son label, Affranchis Music.

La Cité est perçue sous un angle tribal ; l’identification des “mecs de cités” à des “affranchis” contribue à la construction d’un imaginaire dans lequel les “mecs de cités” (immigrés aux faibles revenus légaux, mais pour certains, sous le contrôle des grands frères, aux forts revenus illégaux) seraient d’anciens esclaves, affranchis par d’anciens maîtres (les “non-mecs de cités” / les blancs / voire les Français ? => même si dans ce clip, il n’y a pas de drapeaux étrangers agités avec fierté, comme on peut le voir lors d’événements sportifs). Les Affranchis ont une revanche à prendre sur une société qui leur est étrangère, celle du pays d’accueil de leurs parents ou de leurs grands-parents. Il n’aiment pas le pays dans lequel ils vivent, la France, dont ils estiment qu’il les opprime, raison pour laquelle ils se sont reconstruits une fierté identitaire : leur pays, c’est la Cité.

[AJOUT d'un camarade : le terme "Affranchis" est directement lié à l'univers de la mafia via le film du même nom - la mafia formant un bassin sémantique et spectaculaire extrêmement fertile chez les "mecs de cité".]

 

La vie, c'est régler des problèmes, j'ai besoin de tous mes reufs comme à l'armée => à ce moment-là, Sofiane est dans la belle voiture, qui doit subir quelques soucis techniques puisqu’elle est poussée par ses “reufs” (ses “frères” au sens tribal, étendu du terme comme on peut le lire dans l’Evangile par exemple, quand il est dit que “Jésus avait des frères” = la société juive du 1er siècle est aussi une société tribale - fin de la digression), toujours là pour rendre service en cas de problème. Une démonstration concrète de la solidarité des “mecs de cités”.

À la guerre, on s'écrit pas des poèmes, j'ai besoin de tous mes reufs pour la calmer => on ne reviendra pas sur le point “tribal” ; voir plus haut. Quant à la guerre, elle est toujours présente dans les mots, mais l’ennemi n’est pas clairement déterminé.

Et c'est l'heure de relancer les affaires, les gendarmes mobiles sont passés par là => on comprend que les affaires sont illégales - le gars n’a pas lancé un business de chemises, car c’est moins lucratif que la drogue, et aussi moins amusant. Finalement les gendarmes mobiles et les flics, c’est la distraction de la journée, puisque dans ce clip, ils n’ont aucune autorité et sont tournés en dérision. On s’amuserait sans doute moins sans adversité ?

Laisse le sale boulot à ceux qui savent faire, 2-0, 93 écarlate => le 93, c’est son département, sa zone, son ter-ter. C’est le territoire auquel s’attachent viscéralement ceux qui chantent fièrement cet hymne identitaire.

 

Retour du refrain : on voit des jeunes faire des rodéos sauvages en motocross (et aussi à vélo pour les enfants : pour accomplir des performances en motocross une fois ados, il faut commencer très jeune en s’entraînant sur un vélo). Pour en revenir à la dimension relative à la transmission des pratiques de cités effectuée par les jeunes adultes à destination des enfants, Sifax chante à 2’20 : “Miskine […] j’vends d'la drogue depuis gamin”. L’apprentissage de l’activité économique la plus rémunératrice de la cité commence dès le plus jeune âge. Les parents sont absents du clip (relégués à l'intérieur, ou absents - partis, morts, rentrés au bled ou en prison, un peu comme les parents dans Les Misérables de Ladj Ly), l'éducation et l'acquisition de l'indépendance se font par le biais des "grands frères" (présents à l'extérieur) ;  "j's'rais d'la rue toute ma vie" affirme d'ailleurs Sifax au début du clip.

 

A “on va leur tirer dessus” : Sofiane caresse la joue du gamin qu’il portait sur ces épaules au refrain précédent, comme s’il l’associait à sa lutte contre “eux/leur” (les gêneurs, les “non-mecs de cités” susceptibles de débarquer sur un territoire qui ne leur appartient pas). Une nouvelle fois, on observe un gros décalage entre la violence des paroles et la douceur des images.

 

A 2’57, Sofiane prend un selfie avec tous les jeunes derrière lui : la dimension de l’image est fondamentale, cela permettra de partager sur les réseaux sociaux cette vision de la tribu unie et fière - ce rapport à l’image est générationnel, et non propre à la Cité ; des jeunes de Non-Cité font pareil.

Le clip s’achève par un travelling arrière de la cité, avec les palmiers au premier plan - Tozeur, avec nous !-, on entend le bruit du drone qui finit par tomber dans l’herbe (c’est la chute, au sens propre).

 

Ainsi, ce clip très instructif véhicule de la cité une image teintée de positivité et de fierté identitaire qui respecte plusieurs critères :

  • Une homogénéité ethnique, noire et arabe
  • Une religion commune, l’islam
  • Une économie alimentée par le trafic de drogue
  • Le recours à des armes à feu pour défendre un territoire
  • Une forte solidarité, nourrie par des liens tribaux et familiaux (les commentaires très positifs sur YouTube valident ce fort sentiment d'appartenance)
  • La relégation des femmes à l’intérieur / en dehors de la sphère agissante de la cité
  • L’appropriation de l’espace public (trottoirs arpentés par les quads et les motos ; expulsion de l’étranger à la cité)
  • La délégitimation de l’autorité publique, incarnée par la police - ceux-ci sont ridiculisés et mis hors d’état de “nuire”

 

 

La Cité est donc présentée comme un espace harmonieux, autonome et autogéré qui, pour bien fonctionner, nécessite une éviction des forces de l’ordre. La Cité veut bien les habitations à loyers modérés et les allocations de l’Etat (ceci n’est pas montré dans le clip, car nul ne tire de gloire de faire la queue à la CAF) ; en revanche, elle apprécie moyennement que ce même Etat pénètre sur son territoire, qu’elle auto-administre en suivant des lois qui lui sont propres.

 

NB : J'ai donc écouté cette chanson sur Mouv, dans une émission diffusée de 12h à 13h, Mouv'Actu, animée par Sandra, Greg, Manon, Armelle et Marion - ce sont des journalistes trentenaires qui n'ont aucun point commun avec les "mecs de cités", mais qui sont fascinés par la culture des "mecs de cités" - au vu des chansons diffusées dans cette émission, qui oscillent entre rap US et rap français des cités. Il est intéressant d'observer un tel engouement de la part d'une partie des journalistes et animateurs de la gauche ouverte d'esprit pour la culture du 93, dont ils sont évidemment exclus.

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