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Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

Quand les habitants des marges se révoltent : entretien avec Emmanuel de Scorraille

Le silence de la terre

Le silence de la terre

Auteur et chroniqueur sur plusieurs radios locales, Emmanuel de Scorraille est un passionné de mots et d'actualité. Il publie son troisième roman, Le silence de la terre. Celui-ci mêle des éléments de fiction – une enquête historique qui lève le voile sur un passé familial douloureux – et des éléments d'essai, qui éclaircissent les causes de la révolte des Gilets jaunes.

Fin octobre, cinq personnes ont été jugées pour un " vol " et des " dégradations " commises le 5 janvier 2019, lors de l'acte 8 des " gilets jaunes ". A l'aide d'un chariot élévateur, plusieurs gilets jaunes avaient forcé la porte de l'hôtel de Rothelin, au 101 rue de Grenelle, dans le 7e arrondissement de Paris. Il était occupé par Benjamin Griveaux, alors porte-parole du gouvernement. Une attitude de défiance à l'égard du pouvoir qui n'est pas sans rappeler l'émeute au Capitole de Washington début janvier 2021. Cette révolte des habitants des marges, phénomène récurrent ces dernières années, Emmanuel de Scorraille la croque particulièrement bien dans un roman paru chez M+ Editions en 2020, Le silence de la terre.

Auteur (M, l'aube de la vie en 2018, Grégoire, les jours d'après en 2019) et chroniqueur sur des radios locales (Bulle, Espoir FM, CFM 92, Station Simone et Radio Bastides), l'écrivain s'est penché sur plusieurs périodes de l'histoire de France (les deux guerres mondiales et la révolte des Gilets jaunes) pour proposer un récit mâtiné d'une réflexion sur les causes de la colère sociale. Cet entretien a initialement été publié dans le numéro de janvier du magazine Paris-Saint Germain des Prés.

L'auteur du Silence de la terre, Emmanuel de Scorraille

L'auteur du Silence de la terre, Emmanuel de Scorraille

Comment vous est venue l'idée d'écrire ce livre ?

Emmanuel DE SCORRAILLE. - L'idée remonte à 2017. À l'époque, nous étions dans les années de commémoration du centenaire de la Grande Guerre. Je m'étais lancé dans l'écriture d'un échange épistolaire fictif entre deux époux, Louise et François. François racontait à son épouse sa guerre au front, et Louise, la sienne à l'arrière. J'avais écrit 80 pages avant de m'arrêter pour de multiples raisons. Le récit, une alternance de lettres, se révélait trop monotone. De plus, et c'est certainement la raison principale de l'interruption, j'avais le sentiment que mon contenu manquait d'authenticité. Je m'efforçais d'imiter la plume des gens d'une autre époque. Tôt ou tard, l'anachronisme de ma propre écriture m'aurait rattrapé. Je me suis donc arrêté, mais j'ai conservé le récit en ayant la conviction que dès que j'aurais " la " bonne idée, je pourrais le reprendre. Dans les grandes lignes, le cadre de fond, la campagne que j'évoque, étaient déjà posés. En 2017, le récit originel n'avait pas de titre. C'est au cours de l'été 2018 que le déclic est venu. Un peu comme une révélation. Je visualisais intérieurement l'image de Franz posée sur un vieux chromo à la bordure blanche et dentelée. Ensuite, il y a eu la suggestion de la mention au verso de la photo : le prénom, la date, la croix, et enfin, le titre. En raison d'une autre actualité littéraire (je publiais mes deux autres romans), ce n'est qu'en janvier 2019 que je repris le récit, et le remaniai en profondeur. J'ai alors abandonné l'échange épistolaire.

Pourquoi avoir mêlé une vieille histoire de famille et l'actualité des Gilets jaunes ?

À la genèse, les Gilets jaunes n'étaient pas inscrits dans la trame. J'aime l'actualité. Etant par ailleurs natif de la campagne, celle que je décris, il est évident que le mouvement m'a interpellé. Au regard de la notion de terroir, bousculée par l'évolution de la société, j'ai estimé intéressant de nouer la fiction à la réalité, et d'offrir au lecteur une réflexion entre le présent et ses liens avec le passé. Je connais ce monde, j'ai vécu là jusqu'à mes 16 ans. J'ai terminé le lycée au milieu des années 1980, dans un coin de campagne profonde du Gers. Issu d'une famille d'aristocrates de campagne, j'ai grandi en bonne harmonie avec des gens de milieux plus modestes, je jouais avec les enfants du métayer communiste d'origine italienne. Il y avait cohabitation malgré des opinions différentes, chacun se respectait, sans violence. Cela m'a imprégné.

Quels sont les points communs entre les personnages d'horizons différents que vous avez fait vivre dans votre récit ?

Les points communs sont multiples. Il y a d'abord un point commun paradoxal qui se trouve dans la divergence des classes sociales : le fossé de séparation. Il était d'hier, un rapport quasi féodal entre métayers et propriétaires. Il est d'aujourd'hui, à la nuance qu'il ne repose plus sur un rapport humain direct, mais sur une bureaucratie froide et impersonnelle, où le digital ne fait qu'aggraver les choses. Désormais on est habitué à remplir des formulaires en ligne... mais qui se trouve derrière, au-delà de l'écran ? Il y a du " Big Brother " là-dedans. Il y a aussi les liens familiaux qui unissent plusieurs personnages ; ils avaient pu se déliter avec le temps, mais qui finissent par se resserrer en temps de crise.

" La campagne est devenue une apocalypse du vide ", écrivez-vous. Qu'avez-vous voulu dire ?

Je connais bien le monde rural, car je suis un enfant de la campagne. J'ai eu l'occasion de voir ce monde évoluer au sens de " se vider ", et perdre une forme d'insouciance qu'il avait jusque dans les années 1990. Les normes, les directives sont arrivées. Les gestes qui se faisaient autrefois, naturellement, sans que cela ne pose le moindre problème, devenaient soumis à condition, voire impossible à effectuer, un peu comme s'il fallait réfléchir à deux fois avant d'agir. Tout devenait contrainte. Un exemple : la fabrication du foie gras, ou le fait de tuer le cochon. Enfant, j'ai assisté à cela. J'y ai même participé (et avec plaisir). Aujourd'hui, il est impossible de commercialiser des bocaux de foies gras selon la méthode de " grand-mère ". Cela a contribué à priver certains du droit de produire, ceux qui n'avaient pas les moyens de financer un laboratoire aux normes imposées par quelques fonctionnaires. Quant au cochon, vous n'êtes plus à l'abri que quelque militant animaliste idéologisé déboule pour tout casser, pour des motifs de maltraitance. À cela s'ajoute le fait que les campagnes se sont vidées de leur population, entraînant une rupture de plus en plus marquée entre le rural perçu péjorativement et l'urbain " éduqué ", le tout aggravé par la tradition " aspirante " d'un État jacobin, qui lui-même, est assujetti à une administration centralisée à Bruxelles. Je ne suis pas hostile à l'Europe ; en revanche, je suis opposé à l'européisme libéralisé à outrance. Enfin, il y a la question écologique, la chimie qui vide la nature de ses insectes pour des raisons productivistes. En la matière, il n'y a pas de réponse satisfaisante. Entre les extrêmes, nous devrons trouver un équilibre sans avoir à incriminer les paysans. Oui, tout cela concourt à l'apocalypse du vide... et à l'émergence du mouvement des Gilets jaunes.

Avez-vous souhaité tenir un discours sur les marges ?

Oui, et je l'assume. Tout ce que je développe sur le sujet relève cette fois de l'essai et non plus du roman, comme me l'ont confié plusieurs journalistes que j'ai eu l'occasion de rencontrer après la publication du livre. Personnellement, même si j'y pensais, je n'avais pas cette prétention. Dans les marges, il n'y a pas que la campagne, mais aussi le périurbain, les petites villes, où la voiture est indispensable pour chercher son pain ou aller chez le docteur. Les réformes de limitation de la vitesse à 80 km/h et de hausse des taxes sur les carburants ont représenté une gifle pour les habitants, qui ressentent de l'amertume d'être mis ainsi à l'écart des décisions qui les concernent. Ces réformes, menées par des gens qui n'ont aucune connaissance du terrain et gouvernent par l'intermédiaire de tableaux Excel et de Powerpoints ont été d'une irresponsabilité monstrueuse. Cela a montré une déconnexion totale entre la population et ses gouvernants. On a retrouvé cette manière de faire avec la distinction essentiel/non essentiel, durant le confinement. Sans en avoir l'intention, ces décideurs nuisent, par leur absence d'âme, leur détachement du réel.

Avez-vous entrepris des recherches historiques pour écrire ce roman, notamment sur les deux guerres mondiales ?

En qualité d'historien, il était de mon devoir de procéder à des recherches afin d'étayer le récit, et même à le faire valider par des référents qualifiés. Tel est le cas du chapitre 5, intitulé " Rossignol ", qui fait référence à une bataille qui s'est déroulée le 22 août 1914 autour du village de Rossignol, en Belgique, entre des unités françaises et allemandes, se concluant par une victoire allemande et par la quasi-destruction d'une des divisions du corps colonial français. Hormis la partie romancée impliquant mes personnages, tout le reste est authentique. Initialement, la scène de Rossignol devait se dérouler à Verdun. Je me suis dit que c'était trop simple, trop convenu. Tout le monde traite de Verdun, au point que ça en devient l'arbre qui cache la forêt. J'ai voulu trouver une bataille moins connue, et choisi le village de Rossignol, au nom chantant. Enfin, quand j'écris, j'aime apporter une dimension pédagogique sans infliger de leçon. Raconter une histoire est une chose, raconter une histoire en y incorporant des faits qui enseignent m'intéresse bien plus. J'ai restitué des événements de manière rigoureuse.

Y a-t-il une part autobiographique dans votre récit ?

Je renvoie beaucoup d'éléments à mon enfance, à " l'atmosphère ", mais sans que cela ne soit autobiographique. Ainsi, les métairies ont bien existé, mais autrement.

Quelle réflexion graphique avez-vous menée pour la couverture de votre ouvrage ?

Déjà, il me fallait la figuration d'un tableau, de préférence original. Au départ, j'avais prévu d'y reproduire la demeure du Conssé (une hybridation de diverses maisons que j'ai eu à connaître ou que je connais). Réflexion faite, le " silence de la terre " renvoyant à la notion de vide, je ne pouvais que représenter le vide. Les réactions que j'ai eues m'ont prouvé que ce choix était le bon. En librairie, les lecteurs me disent systématiquement que la page de couverture est magnifique et attirante.

Propos recueillis par Eléonore de Vulpillières

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