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L'ère de la scène

Site d'Eléonore de Vulpillières. Recensions d'essais, pièces de théâtre, expositions... mon site propose des sujets relatifs à la scène culturelle.

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Pour sauver le climat... faire ou ne pas faire de gosses ?

Cette analyse a été publiée initialement dans le numéro de Marianne du 23 au 29 mars 2023

Cette analyse a été publiée initialement dans le numéro de Marianne du 23 au 29 mars 2023

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Pour sauver le climat... faire ou ne pas faire de gosses ?
Pour sauver le climat... faire ou ne pas faire de gosses ?
Pour sauver le climat... faire ou ne pas faire de gosses ?
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Le lien vers l'article paru dans la version papier de Marianne, du 23 au 29 mars 2023.

Arrêter de faire des enfants apparaît de plus en plus comme un geste écologique fort, pourtant construire une famille peut être une bonne manière de prendre la mesure du problème.

Par Éléonore de Vulpillières

« Chez nous, la température est à 18 degrés, si on a froid, on enfile un pull », lance Sophie*, 43 ans. Le ton est donné. Pour cette mère de trois enfants âgés de 12, 9 et 7 ans, l’écologie se pratique au quotidien, par des petits gestes concrets, à valeur tant environnementale qu’économique. Tri des déchets, extinction de la lumière dès que l’on quitte une pièce, douche dès que possible à la place du bain, et achat de fruits et légumes de saison… Sophie entend prendre en compte les impératifs écologiques et les appliquer à l’échelle de son foyer. Ce qui n’est pas sans susciter quelques sarcasmes discrets chez son mari, Rémi. « Est-ce que c’est en coupant l’eau du robinet quand on se lave les dents qu'on va sauver la planète ? Je doute un peu de l’utilité globale de ces gestes du quotidien », estime cet ingénieur de 44 ans. Et pourtant, « les gestes d’économie d’énergie, ou écogestes, font partie des tâches qui s’inscrivent de plus en plus dans les routines domestiques », notent Philippe Coulangeon, Yoann Demoli, Maël Ginsburger et Ivaylo Petev, auteurs de La conversion écologique des Français (PUF, 2023), un ouvrage qui s’attache à décrire les nouveaux comportements des Français par rapport aux enjeux écologiques. Du côté de l’action politique, les campagnes d’information et de sensibilisation constituent « le terrain privilégié de construction d’une norme d’écocitoyenneté qui se situe prioritairement au plan de la réforme des conduites individuelles », expliquent les quatre auteurs.

Depuis les années 1970, la diffusion des préoccupations environnementales s’accroît dans le monde, en particulier dans les pays occidentaux. L’inquiétude pour la préservation de l’environnement s’accompagne d’un doute sur le bien-fondé du progrès technique, mais pas seulement. Ainsi dans la nouvelle génération (les moins de 35 ans)« entre 40 et 65 % des jeunes, selon les enquêtes, s’interrogent sur la pertinence d’avoir des enfants en cette période de crise écologique » rappelle Emmanuel Pont, ingénieur et auteur du livre Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ? (Payot, 2022), qui répond à cette question par la négative. L’article « La non-parentalité au XXIe siècle : étude des childfree »1, coécrit par les historiennes Zoë Dubus et Yvonne Knibiehler, explore les motivations multiples des childfree, ceux qui refusent d’avoir des enfants. Parmi celles-ci figure la perception d’un monde qui s’abîme. « Les questions de l’écologie, de la surpopulation, d’un avenir perçu comme anxiogène, de la société dans laquelle l’enfant naîtrait sont des problèmes relevés chez une personne sur deux », précisent les autrices, qui relèvent les angoisses de ces nouvelles générations à l'égard de l'avenir, et leur choix de ne pas donner la vie à un être humain devant vivre dans des conditions dégradées. Les exemples abondent. C’est cet homme de 30 ans, qui anticipe « l’arrivée imminente de la pénurie de nos ressources naturelles vitales due à notre surpopulation et surconsommation et le réchauffement climatique » comme étant « autant de calamités qu’[il] ne souhaite pas imposer à ses potentiels enfants. » C’est aussi cette femme de 22 ans qui liste les craintes liées à l'avenir comme « le réchauffement climatique, une société inégalitaire, la surpopulation » qui la bloquent dans un éventuel projet de maternité. Une autre encore s’inquiète de « l’arrivée imminente du point de "non-retour" de l'exploitation des énergies fossiles » et de la possibilité de « survivre, produire et construire la société alors qu'elle est en train de s'effondrer devant nos yeux ». Elle en conclut : « Faire un enfant aujourd'hui est tout simplement un acte égoïste. » Pour Zoë Dubus, « l’accumulation de discours anxiogènes liés au changement climatique, encore accentuée par l'épidémie de Covid ou la guerre en Ukraine, pèse très sensiblement sur les nouvelles générations ».

Des familles plus responsables ?

Pourtant, l’idée selon laquelle il serait plus écologique de ne pas avoir d’enfant ne fait pas consensus. Selon le 2e baromètre OpinionWay paru en janvier 2023 pour Familles Durables, 70 % des parents rapportent qu'avoir des enfants les incite à œuvrer en faveur de la transition écologique, et les chiffres sont beaucoup plus élevés chez les jeunes. « Les jeunes sont plus inquiets, plus sensibilisés et plus volontaires pour durabiliser leurs modes de vie et la société dans laquelle ils vivront plus longtemps que les anciens », analyse Rémy Verlyck, directeur du cercle de réflexion Familles Durables. Si, d'après cette étude, 8 personnes sur 10 se déclarent inquiètes pour l'avenir des futures générations, les personnes qui ont des enfants indiquent des niveaux d'inquiétude un peu plus hauts pour leur progéniture. Pour Rémy Verlyck, les raisons sont simples : « Les familles sont les premiers lieux de socialisation et de solidarité, mais aussi des cellules économiques primaires : de leur réalité quotidienne la plus incarnée dépendent tous les choix de consommation, d'investissement et de dépense. » Et les jeunes générations manifestent le plus leur angoisse quant à l’avenir de la planète. Les plus de 65 ans ne sont que 16 % à être très inquiets pour l'avenir de leurs enfants, alors que les moins de 35 ans le sont à 49 %, selon l’étude.

Mais si la préoccupation environnementale s’est généralisée en France, sa traduction en actes est hétérogène, expliquent les auteurs de La conversion écologique des Français. Quatre grands types se dégagent, en fonction de deux pôles, la conscience environnementale et la sobriété concrète adoptée au quotidien. Le consumériste assumé, qui représente 28 % de la population, gagne bien sa vie, vit en maison individuelle, et est très équipé (électroménager, automobile). L’éco-consumériste (28,5 %), plus âgé que la moyenne, fait attention à consommer local, bio et de saison, génère peu de déchets ménagers, achète le strict minimum en matière électronique et prend rarement l’avion. L’éco-cosmopolite (16,5 %) a lui aussi des pratiques de consommation frugales au quotidien ; très diplômé, doté d’un capital culturel élevé, il n’a ni voiture ni lave-vaisselle, vit en appartement en ville, mais prend beaucoup l’avion pour ses loisirs. Enfin, le frugal sans intention (27 %) est tout simplement pauvre, ou plus précisément écologique pour des raisons économiques ; ouvrier, employé ou chômeur, il consomme moins de charcuterie, éteint son chauffage et achète des vêtements d’occasion. « Les familles nombreuses sont avant tout associées aux styles d'empreinte environnementale nommés "frugaux sans intention" (47 % des couples vivant avec 3 enfants ou plus) et "consuméristes assumés" (38 % de ces familles nombreuses) », rappelle pour Maël Ginsburger. On peut donc être très conscient des problématiques environnementales, devenir vegan pour ces raisons, mais polluer en prenant souvent l’avion, tout comme on peut se désintéresser de ces problématiques en vivant de façon simple et sobre, par manque de moyens. Il n’y a donc pas toujours d’adéquation entre la sensibilisation aux enjeux écologiques et la mise en pratique de comportements dits « responsables ». C’est le cas d’Eva*, étudiante en master de sociologie à Paris, qui le reconnaît honnêtement. « En temps normal, j’ai l’impression de respecter les gestes écologiques de base, que l’on m’a appris depuis l’école. Mais durant les vacances, je ne me prive jamais de voyager en avion, surtout quand je peux trouver des vols sur des compagnies low-cost. Peut-être que j’évoluerai plus tard, mais pour le moment, je n’ai pas envie de renoncer à ma jeunesse et à mon envie de découvrir le monde. »

Adapter ses comportements

Prenant à bras-le-corps la transition écologique, Frédéric Pichon et Bénédicte Moret, parents de deux enfants, ont décrit, en 2019, leur démarche dans Famille en transition écologique (Thierry Souccar). Auteurs d’un premier ouvrage, Famille (presque) zéro déchet, succès de librairie paru en 2016, la famille a décidé d’aller plus loin que la réduction totale de leurs déchets (à savoir un bocal par an pour quatre) et de se pencher sur leur empreinte écologique. En tenant compte du transport, de l’alimentation, des vêtements, des produits cosmétiques, des loisirs, le couple tente d’adopter le mode de vie le plus sobre possible, et y associe ses enfants. Pourquoi un tome II ? Car le père de famille a découvert que ce qui alourdissait le plus son carbone, c’était ses placements financiers. Parfois liés à des investissements dans l’énergie fossile dont il n’avait pas connaissance, ils échappaient à la quantité de petits actes qu’il pouvait gérer dans son quotidien. Il a donc décidé de placer son épargne dans des organismes « vertueux », et de s’inscrire dans une économie de fonctionnalité, c’est-à-dire une économie dans laquelle ce qui prime est l’usage d’un objet et non sa possession, dans le but d’éviter le gaspillage. Pourtant, ce choix de vie est pour le moment rarissime. Car si « certains effets d'échelle permettent de limiter la hausse de consommation liée à l'accroissement de la taille du ménage, et que les comportements changent, la tendance à la croissance de l'empreinte environnementale avec la taille du ménage est un fait statistiquement établi » souligne le chercheur Maël Ginsburger, co-auteur de La conversion écologique des Français. Difficile donc d'affirmer que faire des enfants est bon pour le climat. Une chose est néanmoins sûre : avoir une descendance aide souvent à mieux prendre en question les enjeux futurs.

* Les prénoms ont été changés.

1 « La non-parentalité au XXIe siècle : étude des childfree », Zoë Dubus et Yvonne Knibiehler, Sextant : Revue du Groupe interdisciplinaire d'Études sur les femmes, 2020.

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