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L'ère de la scène

Site d'Eléonore de Vulpillières. Recensions d'essais, pièces de théâtre, expositions... mon site propose des sujets relatifs à la scène culturelle.

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Le Statistiquement correct, ou comment lutter contre la manipulation des données

Sami Biasoni / ©Marie Bouhiron

Sami Biasoni / ©Marie Bouhiron

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Cet article est initialement paru sur le site du journal Marianne, puis dans le journal papier.

 

On connaissait le politiquement correct. Sami Biasoni s’attaque à son pendant mathématique, dans son dernier ouvrage Le Statistiquement correct, paru aux éditions du Cerf. L’essayiste s’appuie sur un paradoxe de façade : la discipline statistique se fonde sur la méthode mathématique, et pourtant, les résultats manipulés dans le débat public sont erronés, voire délibérément fallacieux.

Sous-titré “critique de la déraison numérique”, l’ouvrage part du postulat que le pouvoir politique doit être justifié dans son exercice par des arguments à la fois vérifiables et objectifs. Or “la statistique, et d’une manière générale la donnée quantitative ont progressivement contribué à l'affermissement de la décision publique”. Mais aujourd’hui, des sujets de société débattus au quotidien en France s’appuient sur des chiffres tronqués. “La statistique est la première des sciences inexactes”, rappelle l’auteur, citant le Journal des frères Goncourt.

 

L’essai critique de Sami Biasoni suscite l’intérêt par sa pédagogie, qui repose sur des exemples nombreux et convaincants. L’auteur accompagne le lecteur, pas forcément familier avec les chiffres, et pointe les incohérences de représentation de certaines données. Car au-delà de la représentation parfois faussée du réel dans certains médias, il arrive de trouver des chiffres à tout le moins dénués de contexte sur les sites des plus grandes institutions. L’exemple de l’évolution du PIB italien entre 2009 et 2019 présentée par la Banque mondiale est à ce titre éloquent. Après la crise des dettes souveraines en 2008, l’économie italienne se contracte jusqu’en 2012. Puis sa croissance progresse jusqu’à dépasser celle de la France en 2016. Seulement, il faut savoir qu’en 2014, l’agence nationale des statistiques italienne a changé sa méthode de comptabilité pour être en conformité avec le nouveau système européen des comptes nationaux, qui intègre les activités économiques illégales dont le trafic de drogue, la contrebande ou encore la prostitution. Ce qui permet de gonfler les chiffres du PIB nominal italien d’1%. Mais on comprend qu’entrer dans la nuance et l’explication est un travail parfois trop complexe, et qu’en changeant les règles, on peut faire dire ce qu’on veut aux chiffres, que ce soit ceux de l’inflation ou du chômage, souvent présentés en trompe-l’œil par le gouvernement. 

 

L’essayiste écrit que “la criminalité figure au rang des plus anciennes statistiques administratives”, déjà sous Charles X dans la première moitié du XIXe siècle. En matière de criminalité et de délinquance, les chiffres sont à prendre avec du recul, car ils ne comptabilisent ni les signalements en main courante, ni les affaires classées faute de résolution, ni les nombreuses infractions ou crimes ne donnant pas lieu à des plaintes ; à l’inverse, parmi les plaintes déposées, certaines sont infondées. Le livre a le mérite d’explorer des domaines divers, allant des écarts de salaires entre hommes et femmes aux contrôles “au faciès” dans la rue, en passant par le lien de corrélation entre exposition aux écrans et la violence des enfants ou l’évaluation des bénéfices de l’immigration. Sur ce dernier sujet, l’auteur évoque un rapport de l’OCDE publié en 2021 dont la quasi-totalité de la presse française s’était fait l’écho, reprenant une dépêche AFP, en ces termes : “les immigrés rapportent davantage à l’Etat que ce qu’ils ne coûtent”. Alors qu’en se plongeant dans ledit rapport, une fois prises en compte les dépenses publiques engagées, on lit que “la contribution nette totale des immigrés reste positive dans un tiers des pays étudiés”.

Sami Biasoni exprime une méfiance particulière à l’endroit des fact-checkers, qui se multiplient sur les divers sites d’information, et à qui il reproche de remplacer les biais dénoncés par de nouveaux biais. Selon lui, le fact-checking n’est qu’un journalisme comme un autre, soumis aux approximations et aux partis pris, davantage que dans des travaux académiques. 

L’essai s’achève par un appel à une éthique de la statistique, vers davantage de responsabilité et de rigueur. L’auteur déplore l’affaissement général du niveau en mathématiques des Français en général, et la faible culture scientifique qui existe au sein des écoles de journalisme en particulier, au détriment des sciences humaines. L’innumérisme du grand public n’est pas relevé par les médias pris pourtant comme des références pour décrypter l’actualité. L’essai de Sami Biasoni, s’il nécessite un peu de concentration et un intérêt pour les chiffres, est un outil précieux pour mieux appréhender l’impact des statistiques dans les débats de société, et la façon d’interpréter les données dont nous sommes quotidiennement bombardés.

Le Statistiquement correct, ou comment lutter contre la manipulation des données
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