Site d'Eléonore de Vulpillières. Recensions d'essais, pièces de théâtre, expositions... mon site propose des sujets relatifs à la scène culturelle.
5 Juillet 2024
Cet article a été commandé et écrit en avril 2024.
Le climat politique déteint fortement sur les médias, de droite comme de gauche, et ce phénomène est particulièrement visible en ce moment. Il y a encore dix ans, les choix éditoriaux du Figaro ou de Causeur pouvaient surprendre par leur côté décalé et poil à gratter ; aujourd’hui, l’esprit de système semble avoir pris le pas sur l’originalité éditoriale. Quant aux médias Bolloré, si leurs journalistes stars jurent leurs grands dieux que la liberté d’expression est totale, force est de constater un alignement complet sur un grand nombre de sujets.
Quand les médias de droite accompagnent un projet politique sans recul
Avec la montée en puissance de Reconquête! et du Rassemblement national, les médias de droite se font les accompagnateurs des projets politiques concurrents de la macronie. Et ce, en abandonnant toute subtilité. Le numéro de Causeur d’avril 2024 affiche la couleur, avec en une le visage en gros plan de Jordan Bardella et ce titre : “Quoi ma gueule ?”, et le sous-titre johnnyesque “Marine, Poutine, Saint-Denis, l’idole des jeunes se confie”. Moins populaire chez les jeunes, mais tout autant idole de la droite, Philippe de Villiers, homme politique et essayiste qui fut le soutien d’Eric Zemmour lors de son aventure présidentielle en 2022, a table ouverte une heure par semaine sur la chaîne info CNews durant laquelle il livre ses analyses sur l’actualité politique. Sur la chaîne YouTube VA+ de l’hebdomadaire Valeurs actuelles, on trouve des vidéos à la limite du publi-reportage sur les meetings de Jordan Bardella et de Marion Maréchal, intitulées “Qui peut ARRÊTER la fusée BARDELLA (Reportage)” et “RECONQUÊTE, opération DÉCISIVE pour l’avenir du parti ‘les coulisses du meeting’”sans oublier “Une punchlineuse au RN : Malika Sorel, la recrue de Bardella pour les européennes”. La chaîne propose aussi des entretiens fleuves avec des politiques de droite comme François-Xavier Bellamy, Marion Maréchal, et des chroniqueurs de CNews comme Pierre Gentillet, Marc Menant ou Mathieu Bock-Côté.
Sur CNews, ce dernier dispose de deux chroniques quotidiennes dans l’émission Face à l’info, dans lesquelles il approfondit avec truculence ses thèmes de prédilection : l’idéologie victimaire, l’absence de pluralisme dans les médias, le conservatisme, la dérive woke, le sectarisme de la gauche. Au risque de ne pas beaucoup se renouveler. Dans son émission hebdomadaire de 45 minutes animée par un jeune journaliste qui fait du sous-Pascal Praud, Bock-Côté discute avec des invités fréquemment sollicités par FigaroVox comme Pascal Bruckner, au sujet du statut “privilégié” de la victime, Pierre Manent sur l’absence de souveraineté européenne, ou encore Alain Destexhe, ancien sénateur belge sur l’intégration des populations immigrées en Belgique. Il donne aussi la parole à Michel de Jaeghere du Figaro Histoire sur l’histoire des grandes invasions en Europe du VIe au Xe siècle, ou encore Olivier Maulin de Valeurs actuelles pour son livre sur le populisme, Laurent Dandrieu (du même journal) sur le cinéma français actuel, ou l’économiste libéral Charles Gave apprécié à droite. Si ces débats ont le mérite de laisser le temps à l’invité de développer son propos, on peut regretter le ronronnement des idées qui circulent en vase clos entre VA, Le Figaro et CNews. Et encore Bock-Côté n’invite-t-il pas comme Pascal Praud les mêmes vingt copains qui reviennent perpétuellement dispenser leurs analyses plusieurs fois par semaine sur son plateau, en acceptant de se faire couper en permanence la parole par le père Praud.
La bollorisation de la presse : une bulle de l’entre-soi droitard
Vous ne regardez pas CNews ? Aucun problème, vous pouvez acheter le magazine CNews en kiosque ; il s’appelle officiellement le JDD, et depuis sa reprise en main par Geoffroy Lejeune, avec la bénédiction du parrain Bolloré, offre des unes que n’aurait pas renié Valeurs actuelles. “Peurs sur l’école”, “Une vigilance de tous les instants face au terrorisme : entretien exclusif avec Gérard Darmanin”, “Pourquoi ils veulent mettre fin à la liberté d’expression”. On y trouve les chroniques de Sonia Mabrouk, Christine Kelly, et Pascal Praud, tous trois animateurs sur la chaîne CNews, et cumulant près de trente heures d’antenne hebdomadaire : une parole rare heureusement complétée par les chroniques du JDD qui portent sur la circulation dans Paris, l’amour de la France, et des réflexions sur la personnalité de politiciens de droite accompagnées de doctes prescriptions pour leur avenir.
CNews et le corporatisme courtisan envers Bolloré
La séquence, datant de mars 2023 est comique. Éric Zemmour est invité sur le plateau de Face à l’info, une des émissions les plus regardées de CNews ; après en avoir été le principal chroniqueur d’octobre 2019 à septembre 2021, c’est comme homme politique qu’il revient en majesté dans l’émission de sa “chère Christine”. Soudain, le chroniqueur Guillaume Bigot lance : “Ici on est dans un micro-climat, si j’ose dire”. Clignant à moitié les yeux tant il est gêné d’avoir à le rappeler, “on sait bien à qui appartient la chaîne, etc.” La réponse de Christine Kelly prend une seconde à arriver : “Pardon ?” La grande spécialiste de la liberté d’expression, son sujet phare que l’ancienne membre du CSA a pris à bras le corps (elle a publié Liberté sans expression aux ed. du Cherche-Midi en 2022), ne supporte pas qu’on rappelle même qui est le propriétaire de la chaîne. Elle continue à interrompre le pauvre Guillaume Bigot qui voulait simplement affirmer, et sans aucune critique, que CNews est, à l’image de son propriétaire, un “micro-climat qui incarne une bourgeoisie française patriote”. Pour Christine Kelly, couper la parole à un chroniqueur pour l’empêcher de terminer son raisonnement - qui ne casse pourtant pas trois pattes à un canard - et clamer très fort dix secondes plus tard, le regard noir, que “non non non, je retire ce que vous dites, personne, personne, tout le monde est libre ici”, cela ne semble pas contradictoire. Quand Vincent Bolloré est auditionné par la commission d’enquête parlementaire à l’Assemblée nationale, les stars de la chaîne font bloc autour de leur patron pour défendre leur indépendance éditoriale. “Je souhaite à tous les Français d’avoir un patron comme Vincent Bolloré. S’il n’y avait en France que des Vincent Bolloré, je pense que ça marcherait mieux”, affirme Pascal Praud depuis longtemps. Le message est clair ; les stars de l’antenne restent groupées autour du patron tout en affirmant leur liberté d’expression inconditionnelle. Heureusement pour CNews, la commission d’enquête n’a pas invité les programmateurs de la chaîne…
Une ambiance crépusculaire : la France s’effondre ?
A la lecture de Valeurs actuelles se dessine une atmosphère où le déclin et la nuit de la France ne sont jamais loin. “L’effondrement de la France en tout et partout” affirme Michel Onfray en une, rejoint dans son constat de décadence par la une sur “le dossier noir des JO 2024”, “les fous d’Allah”, “la guerre de civilisation”. Même si la droite tend structurellement à se tourner vers le passé et à clamer que “c’était mieux avant”, notre époque nous offre un joli panorama de droitards affolés par une époque insatisfaisante qui semble chaque jour basculer vers un jour pire que la veille. Portraits, entretiens et unes avec Bardella, Zemmour ou Marion Maréchal, quand bien même ils alternent avec des numéros portant sur “la fabrique du wokisme” ou “l’invasion de la propagande woke”, sentent le réchauffé. Les lecteurs ne s’y trompent plus, eux qui ont délaissé l’hebdomadaire dont les ventes se sont effondrées depuis la dernière année de la direction de Geoffroy Lejeune. Solidaire des copains de CNews, VA ne les oublie pas puisque l’hebdomadaire leur consacre une couverture par an depuis 2021.
Le conflit israélo-palestinien : la nuance aux abonnés absents
Autre sujet sur lequel la quasi-totalité des médias de droite sont unanimes : le conflit israélo-palestinien. Si, il y a encore vingt ans, un regard mesuré existait à droite sur le conflit, force est de constater qu’à l’heure actuelle, les droitards, dans les médias comme sur la scène politique, ont basculé dans le camp du Likoud. A l’exception notable de journalistes aguerris comme Georges Malbrunot du Figaro, qui continuent à fournir une analyse du conflit originale et dépassionnée, nombre de chroniqueurs souvent complètement ignares sur le sujet, partagent leur science toute récente du conflit sur les plateaux où on veut bien leur donner la parole. La palme d’or de l’analyse revient sans contestation possible à Kévin Bossuet, professeur d’histoire-géographie en banlieue parisienne, et à ce titre, expert du conflit israélo-palestinien à qui CNews donne la parole plusieurs fois par semaine. “On devrait faire une journée avec kippa, c’est-à-dire qu’on porterait tous la kippa dans ce pays, pour rendre hommage aux victimes du 7 octobre, et surtout pour montrer notre solidarité avec les juifs”, lance-t-il au premier degré le 1er novembre 2023. A partir du 7 octobre, tous les plateaux de CNews ont été peuplés de chroniqueurs et d’invités qui diffusaient exclusivement la version du gouvernement israélien, sans aucune contrepartie ni narratif contradictoire. Le porte-parole de l’armée israélienne Olivier Rafowicz est davantage invité par CNews que l’ensemble des autres chaînes info. Les plateaux de la chaîne, composés de chroniqueurs qui partagent tous la même opinion sur le sujet, et une même indignation contre les députés de la France insoumise qui refusent de qualifier de terroristes les crimes du Hamas (à prononcer “Ramasse” comme Meyer Habib). Après une blague sur Netanyahou dans une chronique de Guillaume Meurice, les plateaux de CNews appellent très fort à faire licencier l’humoriste. Si la droite aime habituellement prendre du recul sur les sujets, sur celui-ci, elle semble se complaire dans le monolithisme. Un Dominique Jamet qui affirme que l’assassinat par Tsahal du numéro 2 du Hamas à Beyrouth le 2 janvier représente une forme de “régression de civilisation” provoque l’incompréhension des autres chroniqueurs. Sur Boulevard Voltaire, Régis Le Sommier est le grand invité de la rédaction, avec ce titre “la cause palestinienne est une traînée de sang”. On espère que tout le monde a bien compris. A vrai dire, pour comprendre le logiciel que la droite a adopté sur ce sujet, il faut regarder la vidéo d’Eric Zemmour parue le 8 octobre sur sa chaîne YouTube : “Le combat d’Israël est celui de notre civilisation”. En résumé, pour l’ancien journaliste, l’attaque du Hamas préfigure ce qui arrivera en France si personne ne s’occupe de faire cesser l’immigration de musulmans. La question du nationalisme palestinien et la responsabilité des deux camps dans l’histoire complexe du conflit n’entrent pas en compte dans l’analyse zemmourienne, que les droitards achètent collectivement par paresse intellectuelle. En mars 2024, l’organisation d’une AG pro-Gaza à Sciences Po, à laquelle participent pourtant des étudiants juifs, mais au cours de laquelle une étudiante membre de l’UEJF est exclue pour cause de “sionisme” devient une affaire nationale à droite. CNews, Le Figaro Toute forme de nuance dans la restitution de cet épisode est assimilée à de la complaisance pour l’antisémitisme.
Il est loin le temps où Causeur consacrait ses unes à Philippe Muray, titrait “Osez le pluralisme” en convoquant le dialogue entre Zemmour et Vallaud-Belkacem, où Elisabeth Lévy donnait la parole à Dieudonné, dézinguait Juppé “le pire d’entre nous”, et balayait les humoristes du PAF d’un ironique “tchao pantins”. Si FigaroVox a toujours été, dès sa création il y a dix ans, la plateforme de débats et opinion de la droite bourgeoise, elle se targuait d’être plus ouverte au débat contradictoire que les pages papier du journal, et invitait des hommes et femmes de gauche à s’exprimer sur le site. Depuis plusieurs années, soit que les invitations n’aient plus été lancées, soit que la gauche ne parle plus aux médias de droite, la place faite à l’autre bord s’est raréfiée. Et le débat tourne en rond.