Site d'Eléonore de Vulpillières. Recensions d'essais, pièces de théâtre, expositions... mon site propose des sujets relatifs à la scène culturelle.
25 Juillet 2024
Cet article a été initialement publié dans le numéro 8 de la revue Mission (décembre 2023).
A Marseille, une association chrétienne accueille et accompagne depuis 2015 des centaines de personnes en recherche d’emploi dans deux quartiers pauvres de la ville. Massajobs mène sur le terrain une mission d’écoute et d’échange qui vise à responsabiliser ceux qui veulent se reconnecter au monde professionnel, et à les aider à retrouver leur pouvoir d’agir.
A quelques minutes à pied de la Gare Saint-Charles, on arrive vite dans le quartier de la Belle de Mai. Derrière ce nom fleuri, on trouve un quartier jadis ouvrier, siège de l’ancienne manufacture des tabacs de Marseille. La population qui y vit, naguère issue de l’immigration italienne, est aujourd’hui originaire d’Afrique du Nord et des Comores. Plus de la moitié des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, et le taux de chômage avoisine les 30%. Depuis 2017, la maison de quartier “La Source” héberge deux associations sœurs, Massabielle et Massajobs, qui se sont installées au cœur de la Belle de Mai, près du boulevard National. La première, qui existe depuis 2000, est née dans les quartiers Nord, dans la barre d’immeuble des Lauriers, et accueille les habitants, propose du soutien scolaire et des activités de patronage, ainsi que des séjours durant les vacances aux enfants. La seconde, née en 2015, propose à ceux qui cherchent un emploi ou un stage de se connecter au milieu professionnel, et d’exploiter en elles-mêmes les ressources pour trouver du travail.
Au cœur d’une forêt de bitume
L’association Massajobs a été fondée par Clémence Nicollet, Aymeric O’Neil et François Eygun pour répondre à la problématique spécifique du chômage important dans les quartiers populaires de Marseille. Comment l’idée a-t-elle germé ? « Les parents qui avaient inscrit leurs enfants à Massabielle sont venus demander aux fondateurs de créer une association qui les aiderait dans le monde professionnel. Puis, via le bouche à oreille, d’autres personnes sont venues pour être accompagnées », explique Maÿlis de Clercq, révélatrice de talents chez Massajobs depuis un an, après avoir travaillé plusieurs années dans le recrutement puis avoir exercé durant six ans le métier d’institutrice à Marseille. L’association existe désormais sur deux sites. Elle travaille avec plusieurs partenaires dans le 3e arrondissement, comme des centres sociaux, un centre d’hébergement d’urgence, l’agence Pôle Emploi de la Belle de Mai, la Mission locale, ou encore les Apprentis d’Auteuil.
L’autre antenne de Massajobs se trouve au pied de la cité des Lauriers, dans le 13e arrondissement également marqué par la pauvreté et le chômage (18% en 2020) : la Maison Bernadette est le canal historique de Massabielle. Tout autour s’étale une forêt de bitume, à savoir des barres d’immeubles abritant des logements sociaux, baptisées de noms aussi champêtres que les Oliviers, les Mimosas ou les Cyprès. Aux Lauriers, on croise des habitants principalement d’origine maghrébine, qui vaquent à leurs occupations, des femmes sexagénaires qui apportent leurs fauteuils pliants pour se raconter leurs vies à quatre ou cinq, dans la rue, ou encore quelques jeunes hommes mutiques au pied du bâtiment D, qui attendent les clients qui viendront leur acheter de la drogue. En contrebas, on trouve la mosquée des Cèdres, ainsi qu’un grand terrain vague, où se tenait naguère l’école primaire Bouge - visitée par Macron en 2021 - détruite, car étant dans un état de délabrement avancé. Il y a déjà eu plusieurs épisodes de violence aux Lauriers, des règlements de comptes entre dealers des cités voisines, avec des armes à feu. Mais le jour où nous allons à la rencontre des habitants, tout est tranquille. Juste derrière la barre d’immeuble, la Maison Bernadette est un lieu ouvert à tous, qui accueille petits et grands depuis vingt ans. Tout le monde la connaît dans le quartier, et ses salariés et bénévoles sont souvent sollicités pour divers services, allant de la photocopie à la recommandation pour un stage.
« Faire avec » plutôt que « faire pour »
A Massajobs, les salariés ne trouvent pas du travail pour autrui, mais ils aident les personnes en recherche à trouver le travail qui leur convient le mieux. L’association propose en effet une philosophie fondée sur le développement du pouvoir d’agir ; celle-ci, élaborée par Yann Le Bossé, docteur en psychologie et professeur au Québec, consiste à faire passer la personne du sentiment d’impuissance à la possibilité d’agir pour ce qui compte pour elle-même, que ce soit dans le cadre du travail ou non. « Nous essayons de faire ‘avec’ les personnes que nous accompagnons, et pas seulement ‘pour’, détaille Hortense Martinez, directrice des deux antennes de Massajobs. » Exemple concret : les « déjeuners réseaux », une initiative mensuelle pour mettre en relation des personnes accompagnées avec des professionnels issus de tous secteurs d’activité. “Avant, on séparait la préparation - assurée par les salariés - et le déroulement du repas ; désormais, on propose aux personnes accompagnées de nous aider à préparer le repas, ce qui contribue à leur redonner confiance en eux”, raconte Hortense Martinez. Un ou deux professionnels sont invités à échanger sur leur métier avec des personnes accompagnées par Massajobs, dans le cadre informel du déjeuner ; même si les univers professionnels sont différents, le contact entre des personnes insérées dans l’emploi et d’autres qui y aspirent produit des échanges fructueux, et ouvre des perspectives.
Ivanne Combe Laboissière travaille aussi depuis un an et demi comme révélatrice de talents dans l’association. “Ce qui m’anime, c’est de pouvoir affiner ma posture d'accompagnement et d'avoir l'opportunité de développer d'autres compétences telles que la gestion de projet et le travail inter-partenaires. Quand je travaillais comme infirmière, mon travail reposait beaucoup sur l’application de procédés et sur l’efficacité. A présent, je m’adapte au rythme des personnes. Nous leur faisons confiance, et cela leur redonne également confiance en eux. Grâce à notre posture du développement du pouvoir d'agir, les personnes prennent conscience de tout ce qu'elles sont capables de faire et des limites qu'elles doivent repousser.”
« Nous ne sommes pas une agence d’intérim »
L’accompagnement a une durée aléatoire ; il peut durer deux rendez-vous comme s’étaler sur plusieurs mois, selon l’investissement de la personne, son autonomie, et son éloignement par rapport au monde professionnel. Certains n’ont jamais travaillé, ou parlent mal le français, d’autres viennent de se retrouver au chômage. Au bout du compte, nombreux sont ceux qui parviennent à trouver du travail, notamment dans le secteur du BTP, de l’assistance à la personne, ou encore du ménage. “Souvent, à la fin d'un accompagnement, les personnes nous remercient, souligne Maÿlis de Clercq. Ils me disent parfois : ‘c’est grâce à vous que j’ai du travail’ ; or je leur rappelle que s’ils ont trouvé, c’est qu’ils ont su mobiliser les ressources en eux. Nous ne sommes pas une agence d’intérim, nous n’allons pas pas trouver du travail à leur place. Les révélateurs de talents se tiennent simplement à leur disposition pour un accompagnement sur mesure.”
Avec Louise*, révélatrice de talents à la Maison Bernadette, nous rencontrons Faissoil, 22 ans, arrivé à Marseille il y a deux ans depuis les Comores. Il ne parle pas très bien français, et cherche des formations pour améliorer son niveau de maîtrise de la langue. Il loge chez sa sœur aînée dans un logement social, et confie apprécier le fait d’être accueilli à la maison Bernadette, un endroit important de socialisation. “Je viens tous les jours, j’aime le fait que des gens me parlent” explique-t-il. Curieux de la mécanique, il s'intéresse à la réparation de cycles. Massajobs l’a d’abord mis en relation avec une association de quartier qui propose aux habitants d’apprendre à réparer eux-mêmes leurs vélos, en mettant du matériel à leur disposition. Par la suite, le jeune homme a intégré par l’intermédiaire de l’association un chantier-école où il apprend le travail du bois et du métal.
Créer du lien à travers le milieu professionnel
Outre ces séances d’accompagnement personnalisées, Massajobs a mis en place des visites d’entreprises en petits groupes de 6 à 10 personnes. “On va dans les entreprises avec des gens qu’on accompagne, même si cela ne correspond pas forcément au secteur recherché. Au fond, c’est davantage qu’une visite, puisqu’a lieu une rencontre entre salariés et personnes en recherche d’emploi. Nous voulons ainsi créer un lien de personne à personne, redonner de la motivation et une ouverture à des gens qui parfois sont éloignés de l’emploi. On développe une envie de chercher, un dynamisme, un côté volontaire”, explique Hortense Martinez. Contrairement à Pôle Emploi, qui cible des actions en fonction de certains profils, il existe chez Massajobs une dimension englobante de la personne. Une envie de lui ouvrir des portes sur des mondes inconnus, de lui faire découvrir des horizons neufs. L’association reste au plus près du réel en répondant aux besoins immédiats du chercheur d’emploi ; mais elle garde au cœur une volonté d’élever les accompagnés, et un regard ajusté sur chacun d’entre eux.
La motivation est un état d’esprit qui se cultive. Depuis peu, l’association propose aussi des “ateliers objectifs” au sein desquels des binômes sont formés, qui changent régulièrement, formés d’un salarié et d’une personne accompagnée. L'idée est de se fixer un objectif personnel ou professionnel, et de se motiver collectivement à l'atteindre. La richesse de ces ateliers est de bénéficier de l'émulation du groupe. Ce dispositif crée de la solidarité, et permet d’avoir un regard bienveillant et encourageant quand certaines tâches pénibles ou qu’on a tendance à repousser semblent difficiles à accomplir seul. “Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande”, est-il écrit dans l’Evangile selon saint Luc. C’est dans cet esprit d’entraide que ces binômes travaillent.
Une « journée de désert » mensuelle
Un travail récent sur l’identité de l’association, mené au niveau des salariés, en a confirmé le caractère catholique. Pour Maÿlis, “celui-ci ne se manifeste pas à travers une évangélisation pure. Dans le cadre de mon travail, je viens rencontrer la personne pour elle-même, je peux lui apporter un regard de paix, et voir la part de Dieu en elle”. Indirectement, c’est une mission d’Eglise qui est menée, dans le sens où cette dernière œuvre pour la dignité pleine et entière de la personne humaine ; “or le travail, au sens large, incluant le bénévolat, participe de cette dignité, car quand on travaille, on offre quelque chose d’utile aux autres”, précise la révélatrice de talents. Pour aider les salariés dans ce travail prenant à la fois sur le plan humain et spirituel, chaque salarié bénéficie d’une journée de désert par mois, au cours de laquelle est proposé un enseignement par un prêtre ou un moine, et diverses questions à travailler individuellement. Par exemple, “comment Dieu accompagne-t-il son peuple dans la Bible ?”.
Pour donner de la vitalité à leur accompagnement, les salariés de Massajobs animent une fois par mois le séminaire “La vie en grand”. Celui-ci réunit des personnes en quête d’emploi, des personnes en reconversion professionnelle et deux formateurs. Durant deux jours, dans un beau lieu de Marseille, une douzaine de participants apprennent à “se connaître en vérité pour rayonner dans le monde”, selon le slogan du séminaire. Au cours de celui-ci sont abordées les notions de forces et de faiblesses, mais aussi celle du pardon. Comment être en paix avec soi-même et soigner la relation blessée ?
Parfois la lassitude ou le sentiment que les choses n’avancent pas assez vite peuvent gagner les esprits. “On ne sauve pas le monde”, lance Louise, amusée. Les salariés ont-ils parfois l’impression d’être utilisés par certaines personnes aidées ? Peut-être, il y a de toute façon des profiteurs partout. Mais ce qui compte, souligne la jeune femme, “c’est qu’on les considère comme des personnes, que l’on porte sur elles le regard que portait la Vierge Marie sur Bernadette dans la grotte de Lourdes”. Un esprit de fraternité qui est un ferment de paix, dans les quartiers prioritaires de la cité phocéenne.
*le prénom a été modifié