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L'ère de la scène

Site d'Eléonore de Vulpillières. Recensions d'essais, pièces de théâtre, expositions... mon site propose des sujets relatifs à la scène culturelle.

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Europe orientale : le double jeu allemand

Une des 300 tables rondes du Forum économique de Karpacz

Une des 300 tables rondes du Forum économique de Karpacz

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Cet article a été initialement publié dans Valeurs actuelles.

 

Vu de Pologne - Véritable institution en Europe de l’Est, le Forum économique de Karpacz permet rencontres et discussions entre 5.000 participants sur des sujets stratégiques. Valeurs actuelles a rencontré plusieurs intervenants au sujet du rôle de l’Allemagne dans le conflit russo-ukrainien. Berlin mène un double jeu, car elle ne peut se brouiller avec les Etats-Unis et ses partenaires d’Europe de l’Est en restant ouvertement neutre dans la guerre, mais aimerait rétablir au plus vite ses relations commerciales avec la Russie, car en dépend son avenir économique et énergétique. Reportage et analyse.

 

En temps normal, les vacanciers, à pied l’été, à skis ou raquettes l’hiver, sillonnent Karpacz, station de basse montagne située dans les Sudètes, en Pologne près de la frontière tchèque. Mais en cette rentrée, l’ambiance est tout autre ; ce sont des centaines de personnes en costume-cravate et tailleur qui se dirigent vers l’immense hôtel Gołębiewski, dans un ballet de bus et de taxis. C’est dans cet établissement imposant que s’est tenue du 3 au 5 septembre la 33e édition du Forum économique. Ce Forum, le plus important de Pologne, équivalent de Davos pour l’Europe de l’Est, existe depuis 1991. Pas moins de 5.000 personnes y échangent lors les 300 tables rondes qui ont eu lieu durant trois jours, réunissant experts, acteurs du monde économique et universitaire, journalistes et hommes politiques. Issus principalement de toute l’Europe centrale, mais aussi d’Allemagne, de France, d’Italie, de Chine ou encore des Etats-Unis, les participants se rencontrent lors de cette conférence annuelle qui traite de stratégie, d’économie, de sécurité et d’éducation.Valeurs actuelles y a participé et pu rencontrer plusieurs panélistes du Forum économique.

 

Comment Berlin entend maintenir le lien avec Moscou

Parmi les multiples tables rondes, plusieurs ont été consacrées au rôle de l’Allemagne dans l’Union européenne, et en particulier à sa position sur le conflit russo-ukrainien. S’il est vrai que l’Allemagne a aidé militairement l’Ukraine, les blindés qu’elle a livrés aux Ukrainiens en 2023 sont arrivés beaucoup trop tard, et étaient en mauvais état – ils ont été réparés par l’armée polonaise. Elle a certes envoyé quelques troupes dans les pays baltes – en nombre insuffisant – mais refusé de livrer à l’Ukraine ce qu'elle a de plus précieux, à savoir ses missiles Taurus extrêmement modernes, qui pourraient aider les Ukrainiens à se battre. Elle prétend aider l’Ukraine et les pays de l’Est à lutter contre les appétits russes, mais son intérêt est de renouer avec Moscou pour continuer à acheter du gaz russe, pilier de son avenir énergétique, pour l’heure assombri. C’est pourquoi l’Allemagne ménage la Russie. Le jeu trouble de Berlin est celui d’une puissance continentale dominante ayant trop d’intérêts convergents avec Moscou. L’Allemagne a donc intérêt à être conciliante avec la Russie, mais sans le dire trop fort. En effet elle ne peut s’attirer l’ire des pays baltes et des Pays d’Europe centrale et orientale – dans lesquels elle a beaucoup d’investissements économiques et où elle fait fabriquer des composants industriels nécessaires à ses produits d’exportation – et risquer que ces derniers lui tournent le dos.

 

Le couple germano-polonais en question

En moins d'une décennie, l'équilibre traditionnel des pouvoirs au sein de l'UE a changé. Le Royaume-Uni ne fait plus partie des structures d'intégration, tandis que la France est perçue à l’Est comme se retirant du courant pro-européen en raison des derniers succès électoraux du Rassemblement national et d’un euroscepticisme fort en France. La guerre en Ukraine et les succès économiques des pays admis dans l'UE au XXIe siècle, ainsi que la perspective d'un nouvel élargissement, ont accru l'importance de la partie orientale du continent. Dans ce contexte, la Pologne et l'Allemagne ont la possibilité d'approfondir leur coopération stratégique. Leur tandem pourrait selon les progressistes contribuer à réformer l'UE et à trouver des réponses européennes aux défis économiques - la révolution de l'intelligence artificielle, la transition énergétique et la crise de la mondialisation résultant des tensions géopolitiques.

Au cours d’un débat intitulé « Pologne-Allemagne, l'esprit de liberté contre la libido dominandi ? », les orateurs ont présenté la façon dont les Polonais perçoivent l'Allemagne, à savoir un pays dont la culture politique et stratégique est marquée par la volonté de dominer les nations d'Europe centrale et orientale. Ils pensent que cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la Pologne, qui est dotée d’une tradition de liberté et d'indépendance. S'agit-il seulement de stéréotypes et de ressentiments, ou d'une description réaliste des relations germano-polonaises d'aujourd'hui ? Comment ces relations évoluent-elles ? Pour l’historien Krzysztof Rak, analyste à l’Institute for Western Affairs qui cible particulièrement la coopération germano-polonaise, « l’Allemagne est une puissance politiquement affaiblie par le conflit russo-ukrainien en cours, et n’est pas légitime à se positionner comme le leader de l’Europe ». Un positionnement que partagent les conservateurs polonais, attachés à l’indépendance de la Pologne et s’inquiétant de l’emprise de deux puissances, la russe et l’allemande.

Au pouvoir depuis près d’un an, le gouvernement de Donald Tusk en Pologne, qui a remplacé les conservateurs du PiS, est progressiste. L’ancien président du Parti populaire européen, un parti surnommé « parti de la Prusse » - il faut noter que la famille de Tusk vient de la région de Gdansk, anciennement Dantzig en Prusse-Orientale – est très critiqué par les conservateurs polonais. « Comme les leaders français avec le couple franco-allemand, Tusk révère le couple germano-polonais, persuadé que la politique de l’Allemagne est dans l’intérêt de la Pologne », estime Patrick Edery, dirigeant du cabinet européen de conseil en stratégie Partenaire Europe, installé en Pologne depuis vingt-cinq ans. Editorialiste pour le think tank Deliberatio qui rassemble les principaux intellectuels conservateurs polonais et Solidarność, l’hebdomadaire du syndicat éponyme qui mis fin à la dictature communiste, Edery reflète la manière dont les pays d’Europe centrale voient le conflit ukrainien.

 

L’inquiétude des pays d’Europe centrale

Car si l’Allemagne peut trouver son compte dans une paix qui se fasse au détriment de l’Ukraine, ce n’est pas du tout le cas des PECO. « Il faut bien comprendre que l’état d’esprit des PECO n’est pas du tout le même que celui des Français. En France, nous avons cru que le soviétisme était une singularité, alors que pour les PECO, il n’est que la continuité de l'impérialisme russe » affirme l’éditorialiste conservateur, qui s‘étonne toujours de la mansuétude voire de l’admiration nourrie par certains Français de droite à l’égard de Poutine.

Au Forum économique, le changement est drastique depuis 2022 ; on perçoit un unanimisme des participants au sujet de la dangerosité du président russe pour l’indépendance des nations d’Europe de l’Est. Alors qu’il pouvait y avoir jusqu’à 800 participants russes lors des précédentes éditions, avec le russe comme langue officielle du Forum, on n’y trouve désormais plus un Russe, et cette langue a été bannie des débats. Si certains politiques et acteurs des milieux d’affaires est-européens avaient vu l’arrivée de Poutine au pouvoir en 2000 d’un bon œil et voulu tendre la main à la Russie, force est de constater que cette période est désormais complètement révolue. Et la position allemande ne rassure pas assez Varsovie et ses alliés.

 

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