Site d'Eléonore de Vulpillières. Recensions d'essais, pièces de théâtre, expositions... mon site propose des sujets relatifs à la scène culturelle.
25 Octobre 2024
Cet entretien a été publié initialement le 22 octobre dans Marianne.
La crise du Covid-19 avait mis en lumière les problèmes que posait le manque de souveraineté, notamment sanitaire. Et la vente de Doliprane risque encore d'aggraver les choses. Ancien ministre de l'Économie et ardent défenseur du « Made in France », Arnaud Montebourg nous livre ses pistes à ce sujet.
L'ancien ministre de l’Économie de François Hollande était l’invité d’honneur du colloque annuel de l’association Souveraine Tech qui s’est tenu à Saint-Malo fin septembre. L'entrepreneur a livré un plaidoyer sans concession pour que la France exerce sa souveraineté sans entraves… attaquant çà et là le fonctionnement de l’Union européenne et un certain esprit défaitiste au sein des élites françaises.
Alors que le Doliprane est en passe d'être vendu aux Américains, la souveraineté s'avère chaque jour un enjeu crucial. Défenseur du « Made in France » et de l’industrie française, Arnaud Montebourg propose ses pistes de réflexion pour mieux défendre nos intérêts nationaux.
Marianne : Mercredi 11 septembre, le Conseil d’Etat a formulé dix propositions devant Emmanuel Macron, visant à améliorer les conditions d’exercice de la souveraineté, qui serait menacée. Vous aviez récemment partagé vos réflexions sur le sujet lors d’une audition devant le Conseil d’État. Pourquoi ce sujet de la souveraineté vous préoccupe-t-il tant aujourd’hui ?
Arnaud Montebourg : La souveraineté est une question cruciale pour notre pays, et j’ai été agréablement surpris que le Conseil d’État ouvre un débat sur ce sujet et me sollicite pour soumettre mon point de vue. J’ai évoqué devant ses membres une véritable « mutilation juridique » du Conseil d’Etat, dont les décisions ont eu pour effet la perte de notre capacité collective à décider de l’avenir de notre pays. Je pointais le fait que cette institution est devenue un « agent actif d’affaissement de la souveraineté » de notre pays. Et en effet, nous constatons une perte de souveraineté, tant sur le plan économique que politique. Les Français, tout comme leurs dirigeants, ressentent cette domination de nos créanciers à travers l’endettement, et cela affecte notre capacité à décider de notre propre avenir.
Vous évoquez une « perte de souveraineté » de notre nation. Pouvez-vous développer ce que vous entendez par là ?
La France fait face à un double déficit, commercial et public, qui la rend dépendante de décisions extérieures. Cela signifie que nous ne pouvons plus agir comme nous le souhaiterions. Cette situation nous entrave, fait de nous un pays détenu, et nous met à la merci de nos créanciers. Lorsque les institutions européennes dépassent leurs compétences, il est essentiel qu’un juge national dise stop, à l’image de ce que font les Allemands. Lorsqu’une loi nationale est contredite par le droit européen, nous avons tendance à privilégier le droit européen. Cela constitue une double peine pour notre souveraineté. Nous avons besoin de fonctionnaires qui défendent nos intérêts nationaux, plutôt que de suivre des directives venues de Bruxelles. Malheureusement, l’UE continue de se conformer aux critères obsolètes de Maastricht, imposant des cures d'austérité à ses Etats membres… ce qui précisément les ont fait décrocher des États-Unis et de la Chine, en termes de croissance. Autre sujet d’impuissance : les flux migratoires. L’Europe nous prive de toute capacité d'action sur ce dossier majeur. Concernant l'énergie ou encore l’industrie européenne, les décisions de la Commission ont aggravé la situation, empêchant les États membres de prendre des mesures d'intérêt national. Or ce sont au peuple français et à ses représentants au Parlement de décider de ce qu’est l’intérêt national, et non à la Commission européenne ou au Conseil d’Etat qui n’ont pas de légitimité démocratique.
Quelles réformes préconisez-vous pour corriger cela ?
Sur le plan juridico-politique, il est impératif que le Conseil d’État renverse certaines de ses jurisprudences. Cela signifie qu’il doit arrêter de privilégier le droit européen au détriment de notre droit national. Par exemple, si le Parlement décide de protéger nos entreprises en fixant un prix réglementé de l’électricité, le Conseil d’État ne devrait pas écarter cette loi simplement parce qu’elle contredit une directive européenne. Il faut que le gouvernement français reprenne les manettes et actionne une politique économique souverainiste et raisonnablement interventionniste. Nous devons intervenir dans le financement des entreprises, lorsque l’intérêt national le justifie, quitte à nationaliser, partiellement ou temporairement, des entreprises dont la production est vitale à l’économie française. Sur le plan agricole, la France doit dénoncer tous les traités ou projets de traités qui ont pour effet de mettre en concurrence les produits importés aux normes inférieures aux normes européennes et les produits français et européens. Il est absurde qu’au nom du respect du principe de « concurrence libre et non faussée », la Commission européenne en vienne à permettre l’existence d’une véritable concurrence déloyale. Enfin à l’ère du cloud, du big data et de l’intelligence artificielle, l’Etat a intérêt à préserver sa capacité à se défendre sans dépendre de clouds étrangers, ainsi qu’à valoriser les solutions protectrices des données des utilisateurs.
Que répondez-vous à ceux qui disent que l’intégration européenne est nécessaire pour garantir la stabilité et la paix en Europe ? Comment analysez-vous le lien entre souveraineté nationale et appartenance de la France à de grandes organisations supra ou plurinationales comme l’UE et l’OTAN ?
Cette intégration ne doit pas excéder la liberté des peuples qui composent l’Union européenne, et donc se faire au détriment de notre souveraineté. Mais qu’on se le dise, le résultat de l’intégration européenne est globalement négatif. Depuis vingt ans, nous observons une récession économique et une montée des extrêmes en Europe. C’est tout à fait l’inverse de la promesse européenne de paix et de prospérité qui nous a été faite lors du vote sur le traité de Maastricht en 1992, et sur le traité de Constitution européenne en 2005. Il est l’heure de faire le bilan sur ce qui nous a été promis, et sur la réalité des faits. En réalité, nous avons aucun intérêt ni particulier ni général à viser l’uniformisation. Nous devons privilégier la coopération politique sur l’intégration juridique excessive. Les intérêts nationaux doivent primer lorsque cela est nécessaire, et il est essentiel que chaque État puisse défendre son identité et ses choix. Pour préserver leur avenir, il faudra donc accorder davantage de flexibilité aux nations membres et limiter les règles communes au strict essentiel. L’appartenance de la France à l’Union européenne n’est en aucun cas un blanc-seing pour que celle-ci s’approprie la souveraineté du peuple français et décide à sa place, souvent contre ses intérêts.
Vous mentionnez également les défis économiques auxquels la France fait face, comme la crise de l’énergie et la concurrence des GAFAM. Que proposez-vous pour renforcer notre autonomie économique ?
Concernant le marché de l’énergie, l’UE a adopté un mécanisme de formation des prix de l’électricité qui relève du voyage en absurdie. 90.000 petites entreprises, soit environ 150.000 emplois sont menacés par l’UE, qui s’occupe d’énergie alors qu’elle n’en a nullement la compétence. La France, qui a investi stratégiquement durant soixante ans dans le nucléaire pour obtenir une électricité bon marché, doit retrouver cette énergie peu chère, au prix aligné sur le coût de production. Nous devons restaurer notre capacité à agir. Cela inclut des mesures de protection pour nos industries, comme des taxes sur les importations de produits qui nuisent à notre économie. Il est également urgent de soutenir notre innovation et notre recherche. Nous avons besoin d’une véritable stratégie industrielle qui nous permette de nous défendre contre le dumping et les abus de position dominante. Nous avons 163 milliards d’euros de déficit annuel du commerce extérieur. Il faut impérativement relocaliser entre 50 et 70 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France pour retrouver une véritable souveraineté industrielle.
Je suis surpris par le manque de réactions des candidats aux dernières élections européennes sur ce sujet. En 2005, les Français ont clairement dit non à un saut fédéral. Pourtant, nous continuons à nous élargir sans réfléchir aux conséquences. L’Union européenne ne doit pas être un processus d’uniformisation, mais un cadre où les États peuvent collaborer tout en préservant leurs souverainetés.
Quel message souhaitez-vous adresser aux citoyens concernant leur rôle dans la défense de la souveraineté nationale ?
Les citoyens doivent être conscients des enjeux et se mobiliser pour défendre leurs intérêts. La souveraineté ne doit pas être considérée comme un concept abstrait, mais comme un outil qui leur permet de façonner leur avenir. La séparation des pouvoirs, telle qu’elle est affirmée dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et réaffirmée dans la Constitution de 1958 est un acquis fondamental à ne remettre en cause sous aucun prétexte. Il ne faut pas que le gouvernement des juges perturbe ce fragile équilibre. J’appelle à une prise de conscience collective pour que les Français reprennent en main leurs décisions et leur destin.