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Giroflée des murailles

Giroflée des murailles

Blog d'Eléonore de Vulpillières. Je m'intéresse à l'actualité qui touche le discours politique, l'Union européenne, et la vie des idées. (Plus la Russie et la Chine)

Quai d'Orsay - le langage au service de la com

Cette comédie de Bertrand Tavernier, adaptée de la bande-dessinée à succès (plus de 450 000 lecteurs) éponyme de Blain (le dessinateur) et Baudry (ancien diplomate écrivant sous le pseudo d'Abel Lanzac) suscite la curiosité. Le défi d'adapter ces chroniques diplomatiques au cinéma est une gageure relevée avec brio par Tavernier.

Alexandre Taillard de Vorms, avatar de Dominique de Villepin, est un ministre des Affaires étrangères dont le panache, la crinière argentée et la prestance physique (il en sème des plus jeunes que lui quand il fait son footing) sont réputés au ministère.

Le jeune Arthur Vlaminck, tout juste diplômé de l'ENA, a accepté la charge de conseiller en langage du ministre, pour lequel il doit rédiger des discours. Il découvre un milieu en perpétuel état d'effervescence, entre un dircab (directeur de cabinet, interprété par Niels Arestup) blasé, d'un pragmatisme triste, dépourvus des idéaux qui habitent le sémillant ministre, une conseillère Afrique caractérisée par son envie de coucher avec tous les nouveaux (interprétée par Julie Gayet, ça ne s'invente pas !), un conseiller Moyen-Orient sympathique que l'expérience rend disert, ou encore un conseiller Amérique pervers qui apprend au jeune Arthur des chansons grivoises qu'il vocifère dans les couloirs du ministère dès le premier jour de sa mission.

Vie privée et vie publique s'entremêlent autour du personnage d'Arthur, dont la copine, institutrice, doit gérer des manifestations à l'école de familles d'immigrés expulsés, alors qu'Arthur, lui, doit s'occuper de la crise qui secoue l'Oubanga, un Etat africain fictif qui est une projection de l'Irak de 2003. Cheveux aux vents et idéaux chevillés au corps, notre ministre tente de résoudre le conflit avec force mots, discours, et citations philosophiques – celles-là même qu'il collectionne dans son bureau, entre deux post-its et un assortiment de surligneurs qui sont ses objets fétiches.

Le personnage campé par Thierry Lhermitte est, par bien des aspects, caricatural. L'effet décrit dans la BD lorsqu'il entre dans une pièce – les feuilles qui s'envolent dans une bourrasques – est amusant au début, puis lassant, sauf pour les adeptes du comique de répétition. Mais on le trouve également touchant dans sa manière d'avoir des rêves, des ambitions quasi gaulliennes pour la France, surtout quand on le compare à son directeur de cabinet, désillusionné, désabusé, qui passe ses nuits au Quai d'Orsay à dormir dans son fauteuil rembourré.

L'acmé du film, le discours de Taillard de Vorms à l'ONU, reprenant le fameux discours de Dominique de Villepin, qui, refusant que la France aille envahir l'Irak sous injonction étasunienne, lui valut dix minutes d'applaudissements - chose rare en pareille institution, tant la réserve diplomatique est de rigueur – de la part de représentants d'Etats moins influents que la France sur le plan diplomatique. Ce discours conclut le film, mais l'ensemble laisse à la bouche un goût amer, non pas tant pour les qualités cinématographiques qu'il rassemble – dynamisme, humour, dosage équilibré entre action et réflexion – mais pour les questions, bien réelles, qu'il soulève.

On a beau savoir qu'il ne s'agit que d'une fiction, il n'en demeure pas moins que l'action est entièrement contextualisée, jusqu'au titre « Quai d'Orsay » qui désigne familièrement le ministère des Affaires étrangères. Le « pragmatisme » du dircab laisse songeur – c'est-à-dire sa philosophie selon laquelle il faut soit s'aligner sur les Etats-Unis en matière diplomatique, soit sur les Allemands, en matière économique et européenne - parce qu'en réalité, même si effectivement, c'est le ministre qui l'emporte à la fin, nous savons bien que c'est cette philosophie qui est aujourd'hui majoritaire au MAE, et dominante dans les médias. Les idées « nobles », plus « couillues », rebelles, imprévisibles, « pot-de-terre-contre-pot-de-fer » du ministre sont en définitive tournées en ridicule de par l'outrance, le comportement excessif qu'il affiche, parfaitement mis en scène par Tavernier qui reprend en cela ce qui est décrit dans la BD. L'obsolescence des codages en vigueur au ministère, tout l'aspect vieille France dénoncés avec humour dans le film nous interrogent sur l'utilité d'adopter une politique étrangère originale et non alignée. Finalement, se dit le spectateur, à quoi bon ces coups de menton à New York ? La voie de l'alignement systématique serait tellement plus facile !

La deuxième remarque concerne la puissance des mots qui traverse tout le film. Arthur est un jeune énarque, juste form(at)é, dynamique et plein d'allant dont la mission est de rédiger les discours du ministre, qu'il va devoir travailler, re-travailler et re-re-travailler à n'en plus finir, voyant ses essais rejetés d'un revers de main sans explication par le ministre, jusqu'à obtenir le discours parfait. Lequel est-il ? Celui qui en dira le moins en un maximum de rhétorique vide possible. Le but est de diluer le sens en tartinant à l'envi des concepts essorés et dégradés. Le simple fait qu'autant d'importance soit accordée au langage montre que celui-ci est l'objet d'une lutte entre les différents communicants. Les conflits modernes concernent la maîtrise des mots et leur utilisation stratégique. On passe du « dire », du « signifier » au « communiquer ». Le fond s'efface au profit de la prééminence de la forme. Ce qui est dit a moins d'importance que la manière dont on le dit.

Pour conclure, on saluera un film fidèle à l'ouvrage dont il est tiré malgré des effets quelque peu lassants – à tirer trop sur la corde, celle-ci finit par s'effilocher – qui, malgré le fait qu'on rie beaucoup en le voyant, laisse quand même une saveur amère en raison des enjeux évoqués.

Quai d'Orsay - le langage au service de la com

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